Chronique

 

Cette chronique est la partie la plus vivante du site grand paysage urbanisme. Elle est alimentée par des comptes rendus de visites qui permettent de comparer les objectifs, les intentions qui étaient à l’origine des projets avec la réalité de leurs effets au bout du long terme, ce qu’autorise l’âge canonique de l’auteur. Elle fait part de réflexions sur les évolutions de la société qui influent sur les paysages et l’urbanisme. Elle fait état aussi de souvenirs, d’expériences acquises notamment dans le cadre la Mission du Paysage.

Ma maison de pauvre 

SACD n°OOO356579

Je suis un homme simple j’aurais accepté volontiers d’hériter d’un manoir ou même d’un château avec donjon, tourelles et mâchicoulis. Mais non, j’ai hérité d’une maison de pauvre. J’ai fait avec, d’autant que son coût d’entretien était compatible avec mes revenus modestes d’agent contractuel. J’ai donc conservé cette vieille maison et les lopins de terres dispersés dans le paysage qui s’y rattachent. Ce bien qui appartient à ma famille depuis des temps immémoriaux, je le considère comme un refuge inviolable qui permettrait de survivre en cas de catastrophe comme ce fut le cas lors de la dernière guerre. Il ne correspond pas à l’idée de résidence secondaire destinée aux loisirs de vacances passées en famille en particulier en bord de mer.

Et puis il est le témoin de l’existence des innombrables générations de petits paysans qui s’y sont succédées. J’ai fini par me passionner avec beaucoup de respect pour les traces de labeur, de sueur, de douleur, de courage, de fierté dont témoignent les objets sans valeur marchande rescapés de l’histoire .

Ma maison de La Galçoniée fait corps avec le paysage. Elle est située au bout  d’un champ devenu à présent une prairie. Bien plus que les beaux jardins  j’aime, et je crois qu’il en est ainsi également pour Nicole mon épouse et Agnès ma fille, les paysages agraires cultivés, avec des vaches et leurs veaux, des brebis, des oiseaux qui se cachent et font leurs nids dans des haies, des abeilles. J’ai souhaité que ce champ reste agricole. Des voisins fauchent l’herbe pour leurs bêtes, parfois même ils y mènent des vaches et leurs veaux. Surtout pas de gazon bien tondu, pas d’arbres de jardinerie mais des pommiers, des pêchers, des pruniers … Il y a seulement autour de la maison des fleurs sauvages ou non qui se blottissent dans des endroits improbables mais refusent de pousser là où l’on voudrait.

Le champ est bordé de haies ancestrales composées en particulier de pruneliers, et de toute une cohortes de plantes sauvages dont je ne rappellerai jamais le nom vulgaire, ni à plus forte raison l’appellation latine,

et par un mur de soutènement de pierres sèches au pied du quel Nicole et Brigitte, une cousine, ont installé les ruches.

Sur le versant de la vallée qui fait vis-à-vis, s’étagent des terrasses irrégulières avec leurs murs de pierres sèches qui sont là pour soutenir la terre plutôt que pour créer des parcelles régulières. Ces murs n’ont pas la fierté de ceux de Provence. Ici pas de « muraillers » professionnels car les paysans n’auraient pas eu les moyens de les payer. Les murs ont été bâtis, entretenus, bricolés par les paysans eux-mêmes à leurs moments perdus en hiver. Selon le système de la polyculture chacun d’eux s’efforçait de disposer de terrains diversement exposés au soleil et selon sol plus ou moins propice à des productions diverses  pour assurer l’autonomie alimentaire de la famille, et quelques maigres revenus : pommiers ici, vignes là, châtaigneraies ailleurs, champ de blé, jardins aux endroits convenables…

Derrière la maison « nouvelle » dans laquelle on habite, construite « seulement » en 1895 par mon grand père, se cache l’authentique berceau de notre famille : « la maison de Félix » du nom d’un grand-oncle qui fut son dernier occupant. Elle doit dater de la fin du XVII ème siècle mais n’espérez pas trouver sur ses façades la moindre trace d’un style quelconque tout simplement parce qu’elle n’en a pas. C’est simplement l’« oustal » c’est-à-dire l’habitation familiale construite en pierre qui a remplacé les cabanes de bois antérieures. Selon Le Roy Ladurie ce sont les « oustals » qui ont permis le décollage économique du Rouergue. A son entrée vous remarquez le four à pain et au dessus les restes d’une pierre percée où à l’origine on faisait passer un bâton pour soutenir une pierre plate destinée à fermer le four. Récemment cette pierre a été remplacée par une porte en fer. Le four est toujours à peu près en état. Quand on en a le courage et le temps on s’en sert encore pour cuire du pain.

Remarquez la vieille clé de la vieille porte et sur le mur intérieur l’encoche où glisse un tasseau de bois très dur pour parfaire la sécurité de la famille contre des intrusions de brigands.

La première chose que vous voyez en entrant est évidemment la grande cheminée avec des placards de guingois que j’ai tenu à laisser en état lorsque j’ai effectué quelques travaux de restauration indispensables. Je voudrais que vous me félicitiez pour ce travail car ce n’est pas facile d’intéresser un menuisier à une telle opération. C’est Bernard  Guérin qui a soigneusement conservé à ma demande le trou de souris du placard de gauche. L’arrière du foyer généralement en fonte est ici encore constitué d’une pierre où on peut discerner une croix sommairement gravée.

Autour de la cheminée mitonnaient en permanence les mets dans des toupines de terre. La partie la plus exposée à la flamme est la plus carbonisée. Il en est en particulier ainsi du petit pot dans lequel on faisait réchauffer le café du matin.

J’ai conservé aussi une vieille cafetière grossièrement réparée avec un fil de fer qui servait encore quand j’étais petit.

et la vieille pendule qui porte écrit à l’ancienne le nom de la « ville » la plus proche: Saint Sernin.

Ces pots servaient à préparer la sulfate pour la vigne ce qui explique leur couleur bleu-vert qui a fait l’admiration de mes petits-neveux céramistes.

Ailleurs j’ai conservé une assiette dont le dos est marqué par des entailles de couteau car l’habitude était de la retourner pour manger le fromage.

L’évier en pierre traditionnel dans la région a conservé sa disposition classique avec une lucarne que j’ai fermée par un carreau de verre, des deux côtés ont été aménagées deux niches pour poser les seaux d’eau en cuivre. Au milieu de l’évier il y a une pierre sculptée, creuse, en forme de gargouille qui devait servir de récipient pour la cuisine.

Sur l’étagère qui surplombe l’évier, remarquez un plat en terre rafistolé avec des sortes d’agrafes pour prolonger quelque peu son usage, elles étaient jadis recouvertes d’une sorte de mastic.

Ce buffet trois portes est un rescapé car mon père l’avait martyrisé en y déposant toutes sortes de produits d’entretien plus ou moins agressifs et des ferrailles suspendues à des clous. Restauré, il a un côté chic mais je ne l’ai pas acheté chez un antiquaire, il n’a pas changé de place depuis plusieurs siècles. Il a été fait sur mesure pour cette maison car il ne possède un petit tiroir que du côté de la fenêtre pour pouvoir être tiré, il n’y en a pas de l’autre côté du meuble qui est obstrué par le mur. Remarquez sur le côté de la fenêtre le miroir qui servait aux hommes pour se raser le dimanche.

Dans un placard vous trouvez des sabots usés à un degré inimaginable.

Le fond de celui-ci a été colmaté par de la terre glaise. Imaginez ce que devait souffrir celle ou celui qui le portait !

Ce manche de fléau destiné à battre les haricots secs est particulièrement émouvant car il conserve en son centre les marques d’usure des mains qui l’ont poli en l’actionnant et les traces de sueur mêlée à la poussière à ses extrémités.

 

Dans cette alcôve j’ai vu dormir mon grand-oncle Félix avec son bonnet de nuit. Je l’ai transformée en penderie où j’ai tenu à conserver la pauvre chemise de ma grand-tante faite de tissu de lin alors cultivé sur place et tissé dans le village. Je l’ai gardé soigneusement car elle a été rapetassée par des reprises et rapiécée.

Sur un montant il y a une balance romaine accrochée à un clou qui a été forgé à la main et que j’ai gardé précieusement.

Comme j’ai conservé un rabot grossièrement réparé pour pouvoir servir encore et encore

 

et aussi, avec la complicité de Robert, une poutre tordue au plafond de la chambre mais j’ai jugé opportun de la doubler d’une neuve par précaution

.

J’ai retrouvé dans la cave à vin l’harnachement du mulet de mon grand-oncle Félix, la comporte, le pilon et des barriques qui lui ont servi à faire la dernière cuvée de sa piquette.

Dans une encoignure on trouve une figurine de la Vierge sculptée dans du bois d’olivier qui avait été ramenée de Jérusalem par une tante religieuse. Elle témoigne de la place éminente jouée par les religieuses et les prêtres aveyronnais  dans les missions catholiques créées dans le monde entier. Les gens d’ici malgré leur pauvreté soutenaient les missionnaires envoyés dans des régions où la population était encore plus misérable que la leur. Propriétaires de leur maison et de leurs parcelles ils ne se considéraient pas comme des pauvres. C’étaient des « gens de peu » pour reprendre l’expression de  Pierre Sansot.

 

Ailleurs, sur les murs, il y a des images pieuses encadrées acquises lors de pèlerinages à Lourdes

et des « bénitiers » et des chapelets.

Sur un buffet a été posée la gourde de mon père qui fit Verdun.

Quand on considère la maison de l’extérieur elle apparaît vraiment quelconque, mais elle a été bâtie en belles pierres de schiste rouge, liées entre elles par de la terre également rouge. Seules les fermes, ayant une certaine aisance financière, avaient les moyens d’enduire les murs extérieurs avec de la chaux mélangée à du sable de la rivière, ce qui n’était pas le cas pour cette maison. Mon père a fait crépir la façade donnant sur la vallée avec un horrible ciment gris. Je ne l’ai pas ôté car je craignais que les coups de appareils de percussion n’ébranlent la construction. A noter que j’ai réussi à conserver le déversoir d’eau usée de l’évier que le maçon voulait absolument supprimer. Petite victoire que je tenais à souligner.

Mon « oustal » n’est pas une sorte de musée de la pauvreté. Non, à mon grand étonnement les jeunes qui viennent nous voir trouvent formidable la « maison de Félix » et ils s’y installent avec plaisir. Ils me rassurent car mon idée de conserver les traces de la pauvreté ancestrale n’était pas aussi saugrenue que certains le pensaient. Une question demeure : pour quelle raison cet ensemble de meubles biscornus, d’objets vétustes, leur plaisent ? Au fond c’est une question esthétique majeure en résonance avec l’idée d’art brut, et pourquoi pas une forme d’« art premier »

.

Je suis prêt à partager avec une photographe, une cinéaste ou une journaliste mes trésors de pauvre.

 

Jean Cabanel 5/4/2019

SACD n°OOO356579
cf. Jean Cabanel, La maison de Félix et autres nouvelles, Edilivre,2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous sommes sous influence !

Quand j’étais jeune j’ai vécu d’abord sous les bombes, puis subi les conséquences des guerres coloniales que les gouvernements lamentables qui se succédaient sans cesse à la tête du pays ont été incapables d’éviter ou d’y mettre fin, ils nous ont conduits au bord de la guerre civile. Les philosophes et autres intellectuels de gauche, qui régnaient en maîtres à penser durant ma jeunesse auraient dû nous aider à décrypter les évènements et ce qui se cachait derrière les slogans, les mensonges que dissimulent les mots, ils n’ont pas rempli leur rôle de service public alors qu’ils étaient fonctionnaires. Il en a été ainsi en particulier de l’emblématique Jean-Paul Sartre (1905-1980). Ils ont fait preuve même d’une absence totale d’un esprit critique qui aurait permis à leurs élèves ou à leurs lecteurs de débusquer la réalité sanglante que camouflaient des expressions comme « dictature du prolétariat », « centralisme démocratique », et tous les boniments colportés par la presse communiste. Plutôt que de combattre les illusions, comme le firent Raymond Aron (1905-1983), Albert Camus (1913-1960) et André Malraux (1901-1976), ils préférèrent se saouler de citations, de mots compliqués, de néologismes et ils fermèrent les yeux sur les atrocités du stalinisme. Finalement beaucoup de philosophes et d’intellectuels de gauche ont été des complices de crimes contre l’humanité.

A présent le danger vient des managers si possible diplômés dans des universités américaines qui nous créent un monde financier débridé, spéculatif, sans valeurs morales. Ils apprennent au cours de leurs études à harceler les gens pour leur faire acheter l’inutile, le coûteux, l’orgueilleux. Ces universités, les écoles de commerce forment finalement des voleurs qui pressurent les entreprises et leurs salariés pour faire cracher le maximum de rendement au profit souvent de retraités américains : leur confort, leurs fauteuils électriques, leur isolement dans leurs camps de concentration luxueux pour vieux. Ces manières de faire de l’économie « libérale » aboutissent à créer des empires financiers planétaires et des modalités hégémoniques en matière de services rendus aux clients qui, par exemple, sont soumis aux mêmes règles et contraintes quelle que soit la banque. En plus elles imposent l’anglais comme langage quotidien dans une attitude tout compte fait colonialiste. L’exécution de quelques œuvres architecturales ou la constitution de collections d’œuvres artistiques même remarquables ne font que camoufler le vide culturel sidéral du milieu des affaires.

Le système économique actuel qui ne répond pas aux besoins mais impose ceux-ci est loin d’être le plus glorieux. A mon sens l’économie la plus profitable à l’humanité a été celle développée par les moines cisterciens et la plus remarquable sur le plan de la finance internationale est celle mise en place par Venise. Le système financier et commercial vénitien était imprégné de valeurs religieuses, il se souciait de la beauté de la cité, notion qui, rappelons le, englobe la ville et sa campagne. Plus récemment le plan Marshall qui a su rétablir les fondements de l’économie occidentale après la deuxième guerre mondiale a été formidable.

Les jeunes semblent se couler avec délice dans le monde fabriqué par ces managers. Penchés sur leurs téléphones portables, en se saoulant de jeux vidéos, en multipliant les applications, en confiant leurs faits et gestes, trop souvent leur bêtise et leurs insanités sur les réseaux sociaux, ils sont les proies rêvées pour les faiseurs de nouveautés.

Qu’ils fassent gaffe, les moyens et les techniques de manipulations des esprits sont en place pour qu’un régime dictatorial s’abatte sur eux. L’intelligence artificielle qui est présentée comme étant la modernité de la future modernité peut contrôler les faits et gestes, dévoiler les intentions des gens de la planète entière. Elle peut avoir des effets dévastateurs bien plus rapides que le changement climatique et la pollution.

Jean Cabanel 6/3/2019

Discussion entre Caroline Molle et Jean Cabanel

Jean,

Comme toujours j’ai lu ton article avec plaisir en y retrouvant tes convictions et notamment tes plaidoiries en faveur de la beauté… Et là tu sais que je partage et m’attriste que cette évidence soit toujours si peu considérée. « Evidemment, c’est pas très conceptuel » me diras-tu !

Je te fais part d’une interrogation et aimerais avoir ton avis.

La restauration des sites pollués demande une forte volonté politique, beaucoup d’énergie et de gros budgets comme tu le montres bien dans l’exemple du site PCUK.L’entreprise en question a exploité le site, a fait ses bénéfices et l’a abandonné avec une dette de pollution considérable. Aujourd’hui, c’est nous qui payons pour sa restauration, sans compter les effets secondaires à long terme comme les éventuelles maladies des riverains. C’est le cas pour nombre d’industries qui laissent des ardoises considérables après leur départ mais aussi des activités agricoles, les élevages de porc par exemple, dont les épandages de lisier provoquent la surabondance d’algues nauséabondes sur les plages bretonnes. Ce sont les collectivités qui vont payer le nettoyage des plages pour « sauver » leur saison touristique.

Il y a bien, à ma connaissance une loi « pollueurs-payeurs ». Pourquoi ne s’applique-t-elle pas à ces cas de figure et à bien d’autres ? Oui, me diras-tu, ces industriels ont disparu dans la nature en emportant leurs bénéfices et maintenant pour les retrouver, bonne chance !

Bon, tu vois ce que je veux dire, je suis scandalisée qu’il nous revienne, à nous contribuables, de payer pour les fautes engendrées par les « grandes politiques » mises en oeuvre par les « grands commis de l’Etat », basées sur des « grands concepts » et si méprisantes à l’égard de notre bon sens populaire ! Les conneries de la SNCF, celles d’EDF et d’AREVA entre autres, c’est pour nous !

Gilet jaune, Caro ? Eh bien voilà ce que je coucherai peut-être sur le cahier des doléances mais sans conviction car le mal est trop profond.

Au fond cette interrogation que je te soumets prend plutôt la forme d’un coup de gueule et je voudrais savoir si tu le partages !

Caroline Mollie* 12/01/2019

Chère Caroline,

Ta réaction m’a fait très plaisir car parfois je me demande si ma démarche qui consiste à revenir sur les opérations anciennes pour voir ce quelles sont devenues concrètement dans le long terme et en tirer des enseignements pour l’avenir, intéresse quelqu’un. Pourtant le retour sur expériences me paraît être une nécessité méthodologique.

Bien sûr je suis d’accord avec toi mais le passé est derrière nous. Dénoncer les errements anciens ne sert à rien à moins d’entreprendre des actions contentieuses longues, coûteuses et incertaines. Par contre s’efforcer d’analyser concrètement les raisons des échecs et des succès des aménagements réalisés il y a une trentaine d’années au regard de la qualité de la vie, c’est-à-dire ce qui est essentiel pour l’épanouissement de la vie sociale et individuelle.

On ne peut que panser les plaies dont on a hérité mais il faut faire en sorte que l’on ne retombera pas dans les mêmes types d’erreurs. Hors actuellement se met en place une puissante politique de lutte contre le réchauffement climatique dans laquelle s’engouffrent les industriels et les aménageurs. Je crains qu’elle ne soit guidée que par des considérations techniques et des critères quantitatifs sans évaluation des conséquences des actions sur le cadre de vie: nombre d’éoliennes implantées sans tenir compte de leur impact sur les paysages et l’économie touristique, nombre de voitures électriques sans trop s’inquiéter du devenir polluant des batteries et des dégâts qui peuvent résulter de l’accaparement des « terres rares », la quantité de bio-carburant vendue sans considération de la perte des cultures vouées à l’alimentation à proximité des lieux de consommation. De même si on se reporte à la politique des années 1960-1975 il n’est question dans les comptes rendus que de mètres carrés construits fonctionnels, de kilomètres d’autoroutes réalisés, de « POS »  élaborés sans trop se soucier de créer des places agréables et de l’absence de commerçants de proximité.  Pour l’anecdote j’ai connu dans une société d’équipement une dame dont le rôle était d’empêcher la création de bistrots dans les aménagements urbains qui sont dépourvus à présent ‘’grâce’’ à ses efforts de lieux de convivialité. Elle était très fière de ses succès statistiques !

Je crains fort que si le milieu des architectes-paysagistes et des architectes-urbanistes ne se mobilisent pas pour promouvoir un cadre de vie répondant aux aspirations de bonheur, de beauté des hommes, des femmes, des enfants, on aura à déplorer les même monstruosités aux quelles on est confronté actuellement comme à Wattrelos. J’insiste sur le fait que les concepts sont insuffisants en la matière, il faut apporter des solutions concrètes comme tu l’as fait avec Régis en matière d’urbanisme végétal, de préverdissement, d’élagage, de plantations d’alignement…

Je profite de cet échange pour te dire que mon site prend le nom de gandpaysage-urbanisme car le terme de gaullisme rebutait certains lecteurs potentiels.

Jean Cabanel 19/01/2019

Bonjour Jean,
J’ai reçu ces jours-ci de nos amis de Volubilis un article du journal Le Monde qui mentionne une récente assignation en justice de l’entreprise Arcelor Mital à Fos-sur-Mer. L’entreprise, poursuivie par France Nature Environnement pour non respect des normes environnementales est condamnée à payer une amende de 15 000€ plus 1500€ par jour jusqu’au complet respect des normes environnementales.
Cette annonce est un début de réponse à ton dernier courrier. Parfois, le pot de terre peut faire vaciller le pot de fer, mais je le crains, vraiment à la marge et lorsque le mal est déjà fait. Comme tu le dis, les actions contentieuses sont « longues, coûteuses et incertaines ». Contre la mauvaise foi des industriels, leur chantage à l’emploi et l’inertie administrative il semble que le pouvoir de changement soit de plus en plus entre les mains de la société civile. Mais quelle énergie faut-il dépenser pour arriver à faire bouger les lignes. Je suis pleine d’admiration pour ces combattants d’un nouveau type.
Bien sûr, il serait formidable de tirer les leçons des erreurs du passé. C’est totalement dans cet esprit que nous avions lancé l’observatoire photographique du Paysage. Oui et rappelle-toi, le premier numéro de Séquences-paysage avait fait un tabac et toute la presse s’était empressée de raconter les histoires des transformations des paysages à partir de nos premiers résultats.
On connaît la faillite du programme mais ce fonds photographique passionnant existe toujours quelque part. Les images sont datées et localisées et il ne tient qu’aux nouvelles génération d’architectes, de paysagistes et d’urbanistes de les sortir de l’ombre, de les rephotographier et de tirer les leçons de 50 ans de planification et de réglementation des territoires. Je n’ai pas perdu espoir qu’elles puissent un jour être exploitées.
Je lis actuellement le dernier livre de Christophe Drenou, « Arbres, un botaniste au musée ». Ce pilier de l’institut pour le Développement forestier a consacré son temps et sa grande compétence à la défense des arbres. Dans sa bataille pour le respect des arbres, il en arrive à la conclusion que seuls les convaincus sont sensibles à ses arguments techniques et qu’une plaidoirie en faveur de la beauté, l’élégance, l’agrément  serait sans doute mieux à même d’emporter l’adhésion.
C’était, si je ne me trompe, l’argument majeur du chef de la mission du Paysage. Vaste programme !
Bien à toi,
Caro 03/02/2019

 

RETOUR A LENS

Le succès de la politique de réhabilitation des friches industrielles et minières repose sur la recherche de la qualité des paysages et de l’architecture des bâtiments liés à l’activité passée. Elle a nécessité de faire appel à des savoirs forestiers, botaniques, chimiques, écologiques pour y parvenir.

Le Bassin minier

Nous sommes retournés mon épouse et moi à Lens pour participer à un colloque portant sur les paysages de l’après pétrole, il avait pour objectif de se fonder sur l’expérience du bassin minier pour dégager des méthodes destinées à faire face aux défis du changement climatique qui impliquent de nouveaux modes de production et d’économie de l’énergie. Nous étions déjà allés à Lens l’an dernier voir ce qu’étaient devenus les traitements paysagers réalisés il y a plus de trente ans.

Il faut se souvenir du cataclysme qui s’est abattu à l’époque dans le nord de France quand des emplois étaient supprimés par milliers dans les années 1980. Usines, mines ont alors été fermées laissant un paysage désolant de friches industrielles, de zones d’habitation dégradées, de terrains pollués. Aucune entreprise ne voulait d’installer sur de tels sites. Quelle réponse a été apportée à ce défi ?

Un groupe de travail fut constitué autour de l’ingénieur des ponts et chaussées Jean-Pierre Lacaze qui produisit un rapport sur les grandes friches industrielles en 1986. Il préconisa avant toute chose de requalifier le paysage des friches industrielles pour rendre attractifs les terrains qui n’avaient plus de valeur, qui avaient même une valeur négative. Ainsi à la tragédie des emplois perdus on proposa comme solution de planter des arbres, de verdir les espaces délaissés. Dur, dur à entendre pour les maires !

Dans la foulée de ce rapport un colloque fut organisé à Lille auquel participèrent les forces vives de la région pour mettre en place le programme fondé sur les méthodes de préverdissement* consistant à revalorisant les sols existants en les couvrant de plants d’arbres selon des méthodes forestières consistant à mettre en place des associations d’espèces adaptées pour créer une trame végétale sur laquelle pourront se « caler » les futurs aménagements. Des participants avaient même suggéré de transformer les bâtiments en lieux d’échanges et de culture ce qui paraissait parfaitement irréaliste à l’époque. C’est pourtant ce qui s’est fait. Comme on a pu le constater en 2018 cette politique a été couronnée de succès. Elle a entraîné une redécouverte des bâtiments liés à l’exploitation. On s’est aperçu à cette occasion que leur architecture était souvent belle. Les installations réhabilitées sont devenues la fierté de tout le pays minier. Peu à peu également les maisons des ouvriers ont été remises en valeur et elles ont révélé à cette occasion leurs qualités esthétiques.

 

La dynamique se poursuit. D’une année à l’autre les visiteurs, comme nous l’avons fait, peuvent constater que la mise en valeur de ces installations des puits se poursuit :

Par exemple la restauration des bâtiments du « site minier 11/20 » a progressé depuis l’an dernier. Des activités nouvelles s’y sont d’ailleurs installées. Cette restauration a permis de découvrir la qualité de l’architecture et l’élégante décoration des façades dissimulées jadis par la poussière de charbon. On a pu vérifier que même en hiver ce site est très fréquenté par ceux qui en ont fait un lieu de prédilection pour pratiquer leur sport dans un paysage arboré.

Le « site 9-9bis » à Oignies a déjà été magnifiquement transformé en centre culturel où se déroulent toutes sortes d’activités : expositions, rencontres, évènements culturels ; la nuit il est mis en lumière. On sent que la population s’est appropriée ce monument et qu’elle en est fière.

 

En un an seulement le paysage du centre de Lens lui-même a été nettement amélioré sûrement dans le sillage provoqué par le rayonnement du Louvre-Lens. On n’a pas pu résister au plaisir de visiter le musée où tout est beau, bien choisi, présenté sans pédanterie. Pour ce faire nous n’avons pas hésité à sécher une table ronde. Chut !

Soyons clairs la politique définie en 1986 s’avère être un réel succès en matière d’aménagement. Certes la création d’emplois n’a pas encore été suffisante mais le territoire est armé à présent pour saisir les opportunités qui seront offertes par une reprise économique.

WATTRELOS

Le terril de phosphogypse

Le premier trophée du paysage a été attribué en 1989 par le ministre chargé de l’Environnement pour le traitement paysager du terril de phosphogypse de Wattrelos conjointement à l’équipe formée par les paysagistes Thierry Louf et François-Xavier Mousquet pour le projet et à la ville de Wattrelos pour la gestion. Cette double attribution est fondée sur le fait qu’en matière de paysage le gestionnaire a un rôle égal à celui du concepteur. L’objectif des travaux de requalification et de verdissement effectués de 1984 à 1986 sur le site occupé précédemment par l’entreprise PCUK était d’initier une dynamique de recolonisation végétale progressive, si possible sans apport de terre végétale dans l’esprit de la politique générale de requalification par le paysage des friches industrielles. Dans cette opération il y eut seulement au départ un amendement et des fumures correctrices du pH du phosphogypse. J’étais désireux de savoir si le choix du jury avait été le bon et comment avait évolué concrètement le projet car le phosphogypse est un minerai particulièrement polluant, radioactif, et agressif.

Quand on se rend sur le site de PCUK par la rue Berthelot on remarque d’abord un petit terril pyramidal de charrée (résidus) de chrome enherbé.

Puis de l’entrée du site qui s’ouvre sur une voie située entre ce terril et un autre également de charrée de chrome, nous avons remarqué qu’à la base de ce dernier une entreprise s’activait à des travaux de dépollution.

 

Enfin, attenant, le terril de phosphogypse proprement dit. Il est déjà bien végétalisé, il a été modelé pour le transformer en « parc nature ».

Un panneau à l’entrée du site porte fièrement l’inscription « D’une friche…à un espace naturel ». Ce dernier devait être ouvert au public en 2011. On n’en est pas là tant la pollution une trentaine d’années après l’arrêt de l’activité industrielle reste intense. Pour l’anecdote un passant qui promenait son chien sur le seul chemin autorisé à la circulation des piétons nous a dit qu’il lui était interdit d’aller au fond de son jardin à cause de la pollution. On frémit à la pensée que les habitations situées à proximité immédiate du site existaient quand l’exploitation était en pleine activité.

Ce qui me semble particulièrement intéressant à méditer pour les paysagistes, c’est la gestion complexe et longue d’un tel site avec son lot de mauvaises surprises puisque l’espace est encore interdit malgré les efforts déployés pour lutter contre la pollution comportant une part de radioactivité. Elle a nécessité le confinement des terrils par du géotextile et de la terre végétale, des forages pour un traitement par « bioprécipitation », un apport de boues de dragage en provenance du canal de Roubaix contigu, des drainages, un apport de mélasse… Ces travaux ont été menés par plusieurs intervenants mais le gestionnaire n’a pas transigé sur le fait que la qualité paysagère de l’ensemble devait être assurée. Oui le terril a bien été végétalisé, oui il a de l’allure, oui il a été modelé pour accueillir des activités de plein air. Non celles-ci ne sont pas encore possibles tant le sol est encore trop pollué. Le paysage est visuellement digne, mais il n’est pas encore fréquentable.

ROUBAIX

La Piscine

C’est toujours un plaisir de visiter et de revisiter la Piscine de Roubaix transformée en un merveilleux musée d’art moderne du fait de la beauté de son architecture, des espaces surprenants que les architectes ont su aménager dans les cabines d’habillage, les douches, les coursives.

C’est un enchantement de découvrir au cours de la visite une exceptionnelle collection d’œuvres réalisées par les plus grands céramistes de notre époque, de contempler de face et de dos les statues qui se reflètent dans l’eau du bassin. Il y a des peintures d’artistes oubliés mais formidables comme Paul-Joseph Barian qui a peint le monde du travail dans Le tisserand, Le tisseur, Paul Richer qui a sculpté des corps en plein effort comme celui d’un bûcheron en faisant apparaître tous les muscles avec d’autant plus de force qu’il était aussi médecin anatomiste, et puis Léopold Burthe, peintre des jeunes filles en fleur, à la carnation délicate, portant des robes charmantes, sages mais qui provoquent le désir. J’allais oublier de citer la délicieuse brasserie bonne et agréable qui s’y trouve.

Et puis le secteur alentour qui était à l’abandon a été réhabilité. A présent il offre aux regards des façades aux couleurs pimpantes qui ne manqueront pas d’attirer la clientèle de touristes vers la splendide maison de la mode installée à proximité. On peut vérifier à Roubaix comme ailleurs que les établissements culturels, à condition d’être de haut niveau, constituent des vecteurs de développement en particulier sur le plan économique, ce qui n’était pas évident au départ.

En tout cas pour passer de bons moments il faut aller dans le pays minier et dans les villes comme Lens et Roubaix qui ont misé sur la culture et la qualité des paysages pour prendre un nouveau souffle!

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La politique de réhabilitation des friches industrielles et des sites miniers par le paysage a nécessité de faire appel à des savoirs forestiers, botaniques, chimiques, écologiques pour créer des espaces où il fait bon vivre.

Cette politique de grand paysage a été accompagnée par une nouvelle démarche des architectes qui ont investi les bâtiments industriels pour y créer des bureaux et des espaces culturels en utilisant des volumes parfois gigantesques, ou au contraire des lieux improbables, tarabiscotés qui ont nécessité une bonne dose d’imagination pour les rendre utilisables. D’autres fois ils ont gardé d’anciennes installations ou machines pour en faire des éléments plastiques remarquables. Cette manière de faire de l’architecture en respectant l’histoire des lieux a généré une esthétique faite de contrastes de volumes, de traces des anciennes activités ; elle fait à présent consensus et elle a permis de créer des lieux de convivialité, d’expositions, de spectacles en les détournant de leur vocation initiale. On n’en est plus à l’époque des années 60 où il fallait oublier le passé, raser ce qui ne semblait plus avoir d’utilité pour créer un avenir fonctionnel, atteindre des objectifs quantitatifs. A l’époque le terme de beau était considéré en aménagement du territoire comme un gros mot ou une préoccupation de vieux nostalgiques qui avaient perdu la guerre de 40.

La politique de réhabilitation des friches industrielles et des sites miniers décidée dans les années 85 est un succès car elle est fondée sur la recherche de la qualité. En se fondant sur cet exemple il faut que les aménageurs des territoires de l’après pétrole soient persuadés de la nécessité d’avoir une démarche esthétique et culturelle pour obtenir un résultat satisfaisant. A cette fin ils peuvent s’appuyer sur l’expérience, la créativité, la sensibilité et la compétence technique de paysagistes, d’architectes et de plasticiens de la nouvelle génération. Ils devront aussi résister aux pressions de certains écologistes attachés uniquement à des performances quantifiables.

Jean Cabanel, décembre 2018

*Ouvrage Planter aujourd’hui, bâtir demain. Claude Guinaudeau, IDF, 1987.

DE L’EFFONDREMENT À MARSEILLE A LA VAGUE JAUNE

Marseille : un immeuble s’est effondré dans un quartier délaissé pourtant situé en plein centre ville – Il ne faut pas s’en étonner car en France l’urbanisme ne consiste plus à veiller concrètement à l’agencement des immeubles entre eux, à l’harmonie de leurs façades, à l’impact de celles-ci sur l’échelle des rues, à l’organisation des circulations et, cela va de soi, à vérifier que les bâtiments sont solides et bien entretenus. Non, il est conçu comme un système de répartition des droits de construire qui ne répond pas aux problèmes concrets que pose la vie urbaine, qui engendre des conflits et génère injustices et frustrations compte tenu de son fort impact financier. La moindre des choses serait que les services chargés de l’urbanisme vérifient régulièrement l’état des logements ce qui donnerait lieu à la délivrance de certificats d’habitabilité pour qu’ils puissent être occupés et qui seraient naturellement exigés pour autoriser la location d’un bien ;ils pourraient d’ailleurs regrouper les divers contrôles techniques actuels qui ne sont effectués que lors d’une mutation.

Ecrans de télévision : images de gilets jaunes portés par les braves gens qui font vivre le pays comme les commerçants, les aides-soignantes, les retraités qui ont trimé toute leur vie et qui continuent à jouer un rôle important dans la société. Ils protestent contre les hausses des taxes sur les carburants qui impactent leur quotidien, créées sous prétexte d’écologie alors même que les sommes ainsi prélevées ne sont pas affectées à la transition écologique mais abondent pour l’essentiel le budget de l’Etat. Surtout quand on prête attention à leurs propos apparemment divers ils se révoltent contre un modèle économique bestialement libéral qui aboutit à vider les villages de leurs commerçants, de leurs artisans, des services, en particulier les services publics. Ils ne se rendent pas compte où passent leurs impôts. Ils ne comprennent pas l’absurdité de vendre de beaux arbres à la Chine qui nous les renvoie sous forme de parquets, d’importer toujours de ce lointain pays par cargos très pollueurs des panneaux solaires et des batteries pollueuses à terme pour diminuer l’impact carbone chez nous. Et ils trouvent que la récente invention de Bercy qui consiste à donner des subventions pour payer des taxes est absurde. En constatant de telles incohérences ils en viennent à se demander si les bons élèves qui sont à la tête des services de l’Etat, des entreprises et des associations de défense de ceci ou de cela sont aussi intelligents qu’ils le pensaient. Mais les braves gens n’ont pas la culture de la violence et ils peuvent être vite débordés par ceux qui aiment casser.

Je me souviens des discours d’un papetier de Saint-Céré, Pierre Poujade, qui dans les années 50 défendait les petits commerçants et les artisans dont les activités se situaient dans les centres villes, contre les grandes surfaces qui s’installaient à la périphérie. Il protestait aussi contre la création de la TVA compliquée à mettre en oeuvre pour les boutiquiers et la brutalité des contrôleurs du fisc notamment les polyvalents qu’il qualifiait de poly-voleurs. Ce  fut un mouvement puissant qui s’était traduit en 1953 par l’élection d’un nombre important de députés, 52, s’en réclamant. Les demandes légitimes, raisonnables des braves gens qui le formaient n’ont pas été écoutées par les « élites » qui dénigrèrent la pertinence de leurs revendications et stigmatisèrent leur attitude en la déclarant passéiste. Résultat : nos villages se sont vidés, la plupart des centres villes sont sinistrés, les terres agricoles souvent riches de leur périphérie sont bétonnées. Les gens qui n’ont pas de voiture ont une existence de plus en plus compliquée à vivre car tout est loin. Quel progrès ! Pourtant ce sont les petits commerçants qui créent le plus d’emplois, il suffit de compter le nombre de personnes que fait vivre le moindre restaurant. Ce sont les petits agriculteurs qui ont développé les premiers modèles « bio » ou « raisonnés » contre l’avis des instances agricoles et les organismes de recherche ne les ont guère aidés au départ.

On peut se demander à quoi servent les économistes, les diplômés de plus en plus nombreux des écoles de commerces s’ils ne sont pas capables de développer des systèmes qui recréent de la citoyenneté. Les Vénitiens au XVème siècle ont inventé une économie financière et commerciale internationale remarquable mais ils l’ont fait à partir et au profit de leur cité, faisant de Venise la plus belle ville du monde, riche de ses trésors artistiques et architecturaux. Ces grands financiers et commerçants avaient une culture spirituelle, chrétienne, humaniste : ils lisaient la bible et les philosophes grecs. Ils ne s’abreuvaient pas de statistiques, de courbes, d’indices comme les flamboyants managers de nos jours. Pourtant les Vénitiens ont généré bien plus de vraies richesses que ces derniers.

A l’heure actuelle les citoyens qui assurent réellement le fonctionnement du pays ont l’impression qu’on leur ment sans cesse dans la publicité, dans les promesses non tenues par les fournisseurs, par des scientifiques qui certifient que la radioactivité de Tchernobyl n’a pas touché le sol français ou que des produits phytosanitaires sont sans danger pour l’homme. Les gens font l’objet d’un harcèlement commercial continu dans les journaux, à la télévision, au téléphone, sur les panneaux qui encombrent l’espace public, sur les écrans de leurs ordinateurs… Ils ne font plus confiance à personne, pas seulement aux politiques.

A cela se rajoute les tracasseries faites aux chasseurs, aux bouchers, aux bergers, aux amateurs de corridas, par un tas d’agités qui préfèrent défendre les loups qui abondent plutôt que les bergers de plus en plus rares, qui tiennent des discours culpabilisateurs sur les ondes, à la télévision et surtout sur les réseaux sociaux. La génération 68 voulait interdire d’interdire, la nouvelle veut tout interdire et les défenseurs de ceci ou cela n’hésitent plus à être violents.

Les élites sont composées de bons élèves c’est-à-dire de personnes ayant une bonne mémoire, de la vivacité dans la répartie et sachant manier les concepts abstraits. Mais enfin le monde est concret. Ce n’est pas parce qu’on utilise un langage abstrait qu’on est plus intelligent et qu’on a raison. Le mécontentement actuel est un signe de la faillite des élites dans leur ensemble et pas seulement des politiques. Les intellectuels, les cadres supérieurs, les fonctionnaires sélectionnés par des concours difficiles devraient se livrer à un examen critique. Ils ne sont pas invulnérables et ils peuvent être balayés s’ils n’arrivent pas répondre aux aspirations concrètes et spirituelles de la société en créant des cités belles, où il fait bon vivre.

Je m’inquiète sur le fait que dans les projets sur la « transition énergétique » il n’est question que de chiffres : nombre d’éoliennes, de panneaux solaires… On risque de retomber dans le même travers que celui de la politique d’aménagement du territoire de l’époque gaullienne que l’on a souligné dans ce site: avoir des réussites quantitatives et non qualitatives.

Qu’entend-on par aménagement de qualité ?

 La réponse à cette question est difficile à formuler d’autant que le sujet ne peut pas être traité dans sa complexité en quelques lignes dans une simple chronique. Mais il faut bien se lancer et donner une définition de la qualité dans le domaine de l’aménagement pour être concret.

 On parle de qualité d’une villequand celle-ci est constituée de bâtiments dont les hauteurs, la pente des toits, les gabarits des ouvertures, les teintes et la texture des enduits ou des matériaux de construction sont harmonieusement associés, quand elle est organisée autour de rues, de places, de jardins dont les volumes sont à l’échelle des gens qui les fréquentent, quand la trame des voies assure une bonne centralité, c’est-à-dire permet aux habitants de se déplacer commodément, en particulier à pied, pour faire les couses, se rendre à des lieux de spectacle…Il faut aussi que la ville soit insérée de manière respectueuse dans le paysage agricole et environnemental où elle est située.

Les paysages des campagnes sont considérés de qualité quand ils sont structurés de manière pertinente tant au regard de la géographie que des activités agricoles par des haies, des boisements, les ripisylves des rivières, des réseaux de petite hydraulique (fossés, talus, mares). Ces structures paysagères doivent armer le territoire pour qu’il résiste aux intempéries voire aux changements climatiques, pour protéger les cultures contre le vent, les ruissellements. Les cultures doivent correspondre à des filières variées destinées principalement à l’alimentation et il faut proscrire la monoculture industrielle consacrée en particulier aux biocarburants. Les sites aménagés dans le respect de leur vocation doivent être protégés contre une prolifération d’éoliennes et de panneaux solaires. Ce site a été créé dans le but d’aider la mise en œuvre des composantes des aménagements urbains et ruraux pour qu’ils assurent la qualité de notre environnement y compris dans sa dimension esthétique

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La beauté est une affaire très sérieuse qui nécessite des réflexions plastiques dans l’art de bâtir nos villes et d’aménager nos paysages. Elle conditionne le succès d’une politique d’aménagement sur le plan humain comme économique. Les décideurs doivent prendre en compte la beauté. Il existe un langage plastique qui permet aux divers acteurs de communiquer pour s’entendre la qualité d’un projet et d’atteindre celle-ci sous des formes diverses. Qu’on le veille ou non la société a besoin de beauté même si cette aspiration est exprimée de manière détournée. La beauté relève certes de l’appréciation individuelle mais il y a de forts consensus sur le beau, par exemple le pont de Millau a été admiré dès le départ aussi bien par les agriculteurs du coin, que les touristes de passage.

Jean Cabanel 2/12/2018

 

Réforme de la Fonction Publique

Il est beaucoup question en ce moment de réforme de la fonction publique et de la place qui pourrait être réservée dans les Administrations à des agents non fonctionnaires, recrutés sur contrats de travail, c’est-à-dire des contractuels. Les soi-disant experts en matière de sciences politiques connaissent très mal le problème étant le plus souvent fonctionnaires, ce qui ne les empêche pas de discourir longuement sur le sujet.

 – D’abord cette question ne devrait pas se poser car le droit commun du travail devrait s’appliquer à tous les travailleurs, du secteur privé comme du secteur public, conformément au principe républicain d’égalité devant la loi. Les statuts de fonctionnaires n’ont pas ou n’ont plus de raison d’être. D’ailleurs les fonctionnaires auraient plus à gagner qu’à perdre à entrer dans le droit commun. Pour la retraite il suffirait de les faire cotiser à l’IRCANTEC qui est un régime déjà en place et qui est bien géré.

– Ensuite les contractuels ont des droits, contrairement à ce que l’on lit un peu partout. L’Administration ne peut pas les « jeter » n’importe comment quand elle n’en a plus besoin. Leurs droits ont fait l’objet de publications Droit des contractuels en 1988 et Fonction publique, les contractuels en1991 aux éditionsEconomica. Je regrette que les universitaires ne semblent pas s’y intéresser alors qu’il aurait été de leur mission d’actualiser, de compléter, de perfectionner ces ouvrages.

– On ne peut pas cantonner les contractuels à un rôle de bouches trous des services. Ainsi dans les hôpitaux les Patriciens Hospitaliers, sont des contractuels à durée indéterminée d’ailleurs recrutés sur concours. Ils constituent la gande masse des médecins des hôpitaux. En matière d’aménagement du territoire, de grands paysages et d’urbanisme ce sont majoritairement les contractuels qui ont œuvré pour la promotion de la qualité du cadre de la vie.

En effet ce sont essentiellement des contractuels, les chargés d’études d’urbanisme, qui ont développé les techniques de pré-verdissement pour la valorisation des terrains en instance d’urbanisation, mises en œuvre en particulier pour la requalification des friches industrielles. Ils ont aussi  rédigé des guides de gestion des structures paysagères : trames bocagères ou de pierres sèches, arbres d’alignement (élagage, gestion). Ils ont participé au déploiement de la politique en matière de jardins (recensement, promotion) qu’ils soient dits remarquables ou familiaux…

Le régime de recrutement et de gestion des chargés d’études d’urbanisme n’a pas été mis en place dans les années 68 simplement pour faire face à des besoins spécifiques. Il avait pour but affiché de tester dans quelle mesure pouvaient être introduites des modalités de gestion du secteur privé pour la mise en place d’une Administration de missionet ainsi dynamiser les services publics. Malheureusement aucun bilan de cette expérience n’a été fait. Cette absence de retour sur expérience me paraît être un travers majeur de notre système administratif qui l’empêche d’améliorer le service public. Il y existe sûrement des rapports internes mais ils restent confidentiels, pire certains sont délibérément finalisés, c’est-à-dire qu’ils sont rédigés pour arriver aux conclusions attendues par les instances supérieures.

Ma crainte est que la réforme des services publics soit le fait de fonctionnaires qui baignent dans le monstre bureaucratique qu’est leur statut durant leurs études de droit avant même d’avoir réussi leur concours et qui sont persuadés que le service public implique nécessairement pour l’exercer d’avoir le statut de fonctionnaire auquel il ne faut pas toucher. Ils ne se sont pas donnés la peine d’examiner sérieusement les expériences acquises par les contractuels et ils ne se sont pas imprégnés des avancées en matière d’administration des entreprises.

Jean Cabanel, 14 novembre 2018

 

 

 

 

 

 

          ALBI et les Architectes des Bâtiments de France                                                  (ABF)

 Ce site est consacré essentiellement à faire le bilan qualitatif des opérations faites dans le cadre de la puissante politique d’aménagement du territoire de l’époque gaullienne menée dans les années 60/70 ce qui explique son intitulé un peu bizarre : Grand paysage-gaullisme. Le lecteur qui le fréquente sait que je suis très critique à l’égard de la qualité de l’urbanisme de cette époque dont on peut mesurer à présent les effets dans le long terme. Je suis de ce fait crédible quand je salue le coup de barre salutaire qu’a été la création des secteurs sauvegardés sous l’égide d’André Malraux.

 

Ces vues admirables d’Albi vous auriez pu ne pas les connaître car les idées les plus folles agitaient les milieux de l’architecture encore dans les années 60 ; au nom de la modernité il fallait raser les quartiers vétustes des villes anciennes sous prétexte qu’ils n’étaient pas adaptés à l’automobile. J’avais lu quand j’ai débuté ma vie professionnelle dans je ne sais plus quelle revue un plan d’Albi qui était de la même veine que le « plan Voisin » établi par Le Corbusier dans les années 1922/1925. Ce projet consistait à raser la vieille ville considérée comme insalubre, inadaptée aux nouveaux modes de vie. Il fallait remplacer les vieux bâtiments par des immeubles modernes soi-disant plus solides et plus confortables, il était inconcevable de vouloir faire autrement. Si vous étiez de l’avis que l’on ferait mieux de réhabiliter le quartier, vous étiez considéré comme un dangereux gauchiste ou au contraire taxé d’être un réactionnaire attardé. Les discours des aménageurs de l’époque étaient bien rodés : remarques cinglantes, considérations ironiques, apitoyées pour clouer le bec à tous ceux qui émettaient la moindre objection. On ridiculisait les attardés qui préféraient les maisons individuelles et les immeubles de faible hauteur aux tours de béton.

Il a fallu un courage politique certain pour aller à l’encontre des idées du moment pour sauvegarder non plus simplement des monuments et leur environnement immédiat, mais des quartiers entiers avec des bâtiments qui n’avaient en eux-mêmes rien d’exceptionnels mais qui contribuaient à donner de la valeur à l’ensemble.

Le plus important peut-être dans le dispositif des secteurs sauvegardés créés en 1962 est la présence d’un architecte fonctionnaire de l’Etat : l’architecte des bâtiments de France « ABF » pour la délivrance les permis de construire sous sa propre responsabilité, sans dépendre ni du préfet, ni du maire ce qui le protège contre les groupes de pression ; il ne relève directement que du ministre chargé de la culture. Certains critiquent ce dispositif qui va à l’encontre de la décentralisation. Mais il a le mérite de prémunir les élus locaux contre les pressions de toutes sortes en particulier celles des promoteurs mais aussi de celles du brave voisin copain d’enfance. D’ailleurs certains maires sont heureux d’avoir à leur côté un tel homme de l’art indépendant pour promouvoir la qualité de leur ville.

Actuellement les ABF sont contestés au nom de la décentralisation et de l’efficacité. Mais il faut constater que les secteurs où ils interviennent sont mieux tenus que les autres et ils sont souvent devenus des quartiers vivants, attractifs sur le plan économique, où il fait bon vivre même pour des habitants d’HLM comme on peut le constater en se promenant dans le centre l’Albi qui à une époque était voué à la destruction, on disait je crois « rénovation urbaine ».

Mais on peut regretter que ce dispositif qualitatif ait été limité à la sauvegarde de secteurs considérés comme remarquables. Tous les quartiers même les plus ordinaires mériteraient une telle attention. Tout le monde a droit à vivre dans un cadre de vie de qualité ! L’art urbain fait de règles simples concernant les gabarits des ouvertures, la teinte et la texture des matériaux, la hauteur et la pente des toitures, la distance d’une construction par rapport à une autre devrait s’imposer partout. Des architectes voyers, devraient être nommés dans toutes les villes et villages pour assurer le respect de ces règles d’art urbain et veiller à la cohérence fonctionnelle et visuelle de toutes les parties d’une agglomération et à leur bonne insertion dans leur environnement paysager. Les lois et les règlements dits d’urbanisme fondés presqu’uniquement sur le droit au sols s’avèrent être un échec : bâtiments disparates, ségrégations entres zones d’habitation, commerciales, artisanales, sans parler de périphéries des villes hideuses.

En attendant il faut militer pour que les ABF conservent leur indépendance. C’est leur seul atout pour résister à toutes sortes de groupes de pression et aux arguments soi-disant « réalistes » de gens sans imagination. Si vous voulez mon avis, ils sont très utiles pour nous défendre contre un libéralisme qui a tendance à devenir totalitaire.

Jean Cabanel 30 septembre 2018

 

                               NICOLAS HULOT

En quittant le gouvernement avec soudaineté et d’une manière imprévisible qui a assuré un retentissement médiatique éclatant à sa décision, Nicolas Hulot a transformé un désaccord en acte politique fort !

Bravo mais que faire à présent ?

A mon sens tout le monde est désireux de préserver l’environnement, mais les écologistes, volontiers donneurs de leçons à la terre entière, en ont une conception essentiellement quantitativiste et ils font trop souvent l’impasse sur les aspects sensibles qui conditionnent pourtant la qualité de la vie quotidienne. De ce fait ils ont du mal à faire partager leurs points de vue par de nombreux citoyens qui les jugent souvent extrémistes et n’apprécient guère leur prêchiprêcha culpabilisateur, ni leur tendance à taxer ceux qui n’entrent pas dans leurs vues. De ce fait leurs idées ont du mal à s’imposer comme une priorité dans les cercles du pouvoir confrontés à des problèmes graves comme la pénurie alimentaire, les besoins en matière d’énergie ; ceux qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour relever ces défis supportent mal les critiques qui leur sont adressées.

A mon avis il faudrait développer une forte politique d’aménagement du territoire de l’envergure comme celle de l’époque gaullienne qui se traduirait par une série d’actions concrètes sur le territoire : reconstitution de bocages, remise en état des réseaux de petite hydraulique, réhabilitation des périphérie des villes, réinvention d’un avenir pour les terrasses de culture, suppression des points noirs paysagers en rendant possible les déclarations d’utilité publique paysagères à cette fin, le développement des énergies renouvelables qui ne devrait pas se faire au détriment de la diversité des productions agricoles, ni de la qualité des paysages… Il faudrait en même temps, mettre en œuvre des projets d’art urbain avec des rues, des places, bordées d’immeubles dont les gabarits, la texture des matériaux, les teintes des revêtements aient fait l’objet d’études plastiques. Ces projets doivent inclure les artisans, les commerces au lieu de les parquer dans des zones périphériques sans cohérence et qui empiètent sur les terres agricoles. Une telle politique qualitative peut être mise en place rapidement car contrairement à l’époque gaullienne et pompidolienne des savoirs se sont constitués et les hommes de l’art jadis obnubilés par les théories urbanistiques finalement simplistes de Le Corbusier n’ont plus en général de l’arrogance de leurs prédécesseurs qui voulaient ni plus ni moins refaire le monde selon leurs idées.

Pour mettre en œuvre une telle politique le plus simple serait de reprendre le dispositif qui existait dans les années 60/70 et qui avait fait les preuves de son efficacité sur le plan quantitatif : Comité interministériel à l’aménagement du territoire, Comité interministériel à la qualité de la vie, Fonds correspondants à ces comités pour financer des opérations incitatives ou exemplaires, la constitution d’équipes pour les mettre en ouvres comme les Organisations d’études d’aménagement d’aires métropolitaines(OREAM), Commissariat général au Plan pour assurer la concertation entre les acteurs des projets d’aménagement et pour négocier le soutien la Caisse des Dépôts et Consignations qui à présent a acquis des compétences en matière de paysage et d’environnement ce qui n’était pas le cas précédemment, pour organiser la cohérence entre les diverses politiques ministérielles en particulier avec celle du ministère de l’Agriculture qui est à mon sens le maillon faible en matière de politique environnementale en ayant négligé les problèmes de pollutions de l’eau, de l’air ce qui a entrainé la destruction de nombreuses espèces d’animaux, une gestion absurde des forêts qui fait que la France exporte du beaux arbres en Chine qui nous les retournent sous forme de parquets par exemple… Ces enjeux, à mon sens sont bien plus urgents à traiter que le nucléaire dont les dangers sont bien circonscrits. D’ailleurs le milieu agricole devrait se réinventer comme il l’avait fait en son temps avec succès sous l’impulsion de la Jeunesse agricole catholique (JAC). Un nouveau modèle agricole respectueux de l’environnement doit être élaboré ce qui serait réaliste compte tenu des exigences de plus en plus fortes des consommateurs en matière alimentaire particulièrement.

Les citoyens ont en majorité un esprit pragmatique, pour être mobilisés ils ont besoin d’exemples concrets qu’ils peuvent apprécier. Les statistiques, les abstractions ne les font pas vraiment rêver. Ce ne sont pas les économistes qui font l’économie, ils ne font trop souvent que la décrire. Qu’ils soient publics ou privés il faut que les projets deviennent rapidement réalité dans le domaine de l’aménagement du territoire, du grand paysage, de l’art urbain, de l’écologie pour mobiliser les forces vives de notre pays.

Au demeurant, à condition d’être bien identifiée dans les comptes publics, une telle politique d’envergure d’aménagement du territoire ayant de fortes préoccupations environnementales pourrait être financée sans inconvénients par l’emprunt car elle constituerait un investissement pour les générations futures.

Jean Cabanel 31 août 2018

 

              ESCAPADE PAYSAGERE DANS LA GERS

Parcourir le Gers offre de belles surprises : des routes bordées d’arbres d’alignement, une grande variété de cultures agricoles permise par la diversité des filières : volailles pour le foie gras, élevages pour le fromage et la charcuterie, vignes pour l’Armagnac, maïs, blé, tournesol, pruniers… Le grand paysage conserve dans le Gers sa beauté grâce à un modèle économique équilibré et performant. La plupart des bourgs et villages ont conservé une périphérie digne.

Quand on visite ce département on est frappé aussi par l’importance du patrimoine religieux : églises, abbayes, couvents. Même s’ils sont fermés au culte du fait de pénurie de prêtres ils restent des lieux de recherche spirituelle à travers l’art, de communion entre les hommes et femmes qui vont aux concerts, visitent des expositions, assistent à des spectacles, fréquentent le chemin de Compostelle dans une démarche qui ressemble à une quête de foi. Puis souvent, le soir venu, ils ripaillent, dansent, chantent, s’amusent ensemble au cours des nombreuses fêtes de village ou à l’issue des marchés de pays.

L’abbaye cistercienne de Flaran remarquablement restaurée est particulièrement exemplaire. Le jour où je l’ai visitée avec mon épouse de la musique résonnait dans le cloître. A l’étage des anciennes chambres des moines était présentée une admirable collection de peintures et sculptures parmi lesquelles on a particulièrement remarqué un admirable tableau campagnard de Rosa Bonheur et un paysage de sublime de Corot. Je m’en tiens aux coups de cœurs comme toujours mais il y a plein d’autres œuvres remarquables. Et puis il y a les jardins monastiques où sont cultivés des simples en carré. A présent les jardins ne sont plus oubliés par les chargés du patrimoine ce qui n’aurait surement pas été le cas avant que la Mission du Paysage, en particulier Anne-Marie Cousin et Michel Racine, développent tout un programme d’inventaires et d’actions de sensibilisation dans ce domaine. Je reproche cependant aux responsables de l’abbaye de ne pas avoir montré avec des plans, des maquettes, des simulations visuelles les grands paysages créés par les moines cisterciens qui comportaient des systèmes hydrauliques élaborés, des étangs, des moulins, des granges… Je n’aime pas trop les interventions des plasticiens dans de tels lieux, je n’apprécie pas leur recherche d’originalité, d’extravagance à tout crin. Raison de plus pour signaler à Flaran l’intervention respectueuse de Barbara Schroeder qui accompagne l’esprit des lieux avec délicatesse.

Je n’ai pas résisté à sortir du Gers pour aller découvrir la station d’Eugénie les Bains qui est le résultat d’uns sorte de conte de fée : la rencontre improbable d’une fermière des environs du village landais de Saint-Loubouer et d’une impératrice qui trouva refuge chez elle en raison d’un violent orage alors qu’elle se rendait à Biarritz. Cette fermière, Marthe-Alice Pouypoudat, offrit à sa visiteuse qu’elle n’avait pas reconnue des roulades à la farce de caille et de jambon à sa façon qui plurent beaucoup à la voyageuse. A la suite de cette rencontre fortuite une réelle amitié s’est nouée entre les deux femmes tant et si bien que la fermière a été invitée au palais des Tuileries par Eugénie qui accepta ensuite que le village porte son nom.

Cette histoire qui ressemble à un argument d’opérette se poursuit car le grand chef cuisinier Michel Guérard a insufflé sur la petite station une atmosphère voluptueuse. Tout ici est beau et raffiné. Les jardins de roses aux teintes pimpantes sont parcourus de ruisseaux qui font entendre la musique de leur ruissellement, les parterres où on trouve des jasmins, de la verveine, de la citronnelle, des tomates. Une partie proprement paysagère donne sur la campagne…Tout est admirablement choisi, disposé, entretenu, le ratissage des sols des allées est parfait. J’ai même noté que des manches des maillets de croquet avaient été disposés en bouquet. C’est beau, plaisant, parfait.

La décoration intérieure de l’établissement est en harmonie avec le jardin. Elle évoque avec une pointe d’ironie le Second Empire à travers des tableaux de personnages guindés de l’époque, agrémentés parfois de faux nez. L’ameublement éclectique mêle l’exotisme, le classicisme, le rustique. Il y a des associations étonnantes comme la décoration des tables faite de cages ordinaires contemplées par de charmants animaux en bronze. Partout des tapis onctueux. Et sans cesse des attentions à votre égard dignes de celles réservées à la reine d’Angleterre. Délicatesse supplémentaire les clients ne sont pas agressés par des propositions de produits dérivés. Il n’y a pas de casino mais une église de village dont la cloche en sonnant l’angélus contribue paraît-il à la réussite des cures anti-stress.

La cuisine, ah la cuisine…! Un plaisir des yeux comme des papilles. Je la savoure encore mais je laisse le soin à des gastronomes plus compétents que moi d’évoquer les saveurs des mets en termes appropriés.

Tout ça est hors du temps, artificiel, superficiel peut-être, mais charmant et je n’ai pas boudé le plaisir procuré par cette visite.

Jean Cabanel 5 août 2018

GRANDS SITES, PAYSAGES, ANNE VOURC’H

Les Grands Sites de France sont bien plus qu’un label décerné par l’Etat « qui vise à promouvoir la bonne conservation et la mise en valeur des sites naturels classés français de grande notoriété » : ils sont devenus des laboratoires pour la gestion qualitative des grands paysages. Parlementaires, responsables des collectivités locales concernées, représentants des services des ministères, de la Caisse des Dépôts et Consignations, de l’Office National des Forêts, le directeur de l’ENSP étaient réunis le 27 juin dernier pour fêter Anne Vourc’h qui fut la directrice de ce réseau depuis sa création en 2000 sous forme d’association, c’est elle qui en fut l’âme, c’est grâce à elle qu’il est devenu un succès collectif éclatant.

Les hommages prononcés à cette occasion par les uns et les autres étaient emprunts d’amitié et parfois d’émotion. Ils parlaient de l’intérêt de la beauté des paysages pour le développement économique, ils disaient de la satisfaction des élus d’être aux côtés de l’Etat des acteurs d’une aventure, pas évidente pour eux au départ, qui a entrainé l’adhésion, et au final la fierté, des habitants. L’intérêt du label prévu dans le cadre du Grenelle de l’environnement est d’être subordonné à la mise en œuvre d’un projet de préservation, de gestion et de mise en valeur du site, répondant aux principes du développement durable. Il ne se réduit pas à une simple protection, ni à une règlementation de plus ; il s’agit de l’établissement d’un projet commun qui s’inscrit dans un processus, une dynamique de développement.

Une telle idée était facile à exprimer mais beaucoup plus difficile à concrétiser. Ce fut tout l’art d’Anne Vourc’h de la faire passer dans les faits. Son autorité ne reposait pas sur le pouvoir mais sur sa capacité d’écoute, de compréhension des enjeux des divers partenaires, sa chaleur humaine communicative, son réalisme, sa sagesse. Anne a su faire émerger les consensus nécessaires entre partenaires pour élaborer et mettre en œuvre dans la durée les projets dans les divers sites.

Cette réunion amicale a montré que notre pays dispose à présent dans les Grands Sites mais aussi dans les Parcs Naturels, dans les CAUE, dans les Agences d’urbanisme, dans des services de l’Etat et des Collectivités territoriales, avec les paysagistes conseils, les inspecteurs des sites des équipes ayant des compétences techniques et méthodologiques en matière de grand paysage qui faisaient défaut lors du déploiement de la puissante politique d’aménagement du territoire de l’époque gaullienne. Toutes ces compétences pourraient être mobilisées pour mettre en œuvre une politique d’aménagement en vue d’un développement économique fondé largement sur l’atout que représente la variété et la beauté de nos paysages.

Mais il faut savoir ce que l’on veut vraiment! Va-t-on continuer à laisser des décideurs souvent incultes nous imposer un cadre de vie en fonction de leurs courbes, de leurs pourcentages, des recettes apprises dans les écoles de commerce ou dans de «prestigieuses» universités américaines. Vont-ils continuer à nous gaver de publicité, à nous manipuler à travers les medias pour nous guider dans nos choix, à pratiquer un acharnement commercial quasi permanent ? Accepterons indéfiniment qu’ils ne nous donnent pas d’autres choix que de voir dans les cinémas, à la télévision des horreurs parce qu’elles attirent soi-disant le grand public ? Quand il m’arrive de « zapper » sur ma télé, je passe d’un gars qui sort son revolver, à un autre qui assène des coups de poings, puis à un type en train d’étrangler une pauvre femme au milieu de cris épouvantables. Sur les réseaux sociaux peut-on laisser proliférer les mensonges, la pornographie la plus abjecte ? Je suis d’avis qu’il faut mettre de l’ordre dans tout ça, et quitte à passer pour un réactionnaire, je suis favorable à un retour de la censure pour tout ce qui touche à la violence et à la pornographie comme l’avait fait en son temps le ministre Georges Gorce (1915-2002), ministre de l’Information dans le gouvernement de Georges Pompidou. La liberté d’expression et de la presse ont bon dos dans nos démocraties occidentales, elle sert à manipuler les opinions, à justifier l’abus de publicité extérieure. Il est grand temps au pouvoir de réagir ! C’est le rôle de l’Etat de notre pays en concertation si possible avec les autres pays.

Le lecteur pense que je m’éloigne du sujet des grands paysages mais avant d’agir sur eux il est nécessaire avant toutes choses de se mettre d’accord sur un projet de société. Il faut reformuler un projet sur notre manière de vivre ensemble et en conséquence sur notre cadre de vie. Il n’est pas inutile de réexaminer les fondamentaux de notre République si on veut promouvoir un monde pacifié qui ne peut pas exister si les violences médiatiques que je viens d’évoquer continuent à proliférer. Pour moi le projet de vivre ensemble de la République est celui proclamé lors de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 où se côtoyèrent nobles, ouvriers, paysans, religieux, bourgeois et qui fut présidée par le roi en personne. Une messe fut célébrée à la fin de laquelle un Te Deum fut chanté par toute la foule. A mon sens cette cérémonie a été la vraie fondatrice de la République! Malheureusement cet acte d’unité n’eut pas de suite ; au contraire se déclencha peu après la flambée d’intolérance iconoclaste, sanguinaire, antireligieuse de la Terreur. La guerre civile ravagea notre pays et fractura notre société durablement.

Il faut promouvoir le projet d’une République apaisée, respectueuse de tous ceux qui en font partie et de l’environnement, qui permette de diffuser la beauté, il est nécessaire d’offrir aux citoyens d’autres perspectives que l’équilibre budgétaire, la situation de balance commerciale ou des prévisions de catastrophes climatiques. Il nous faut créer un aménagement de notre territoire correspondant à notre projet de vivre ensemble, qui offre à tous les citoyens un cadre de vie où ils se sentent bien, se reconnaissent, qui soit digne d’eux. C’est le nouveau défi qui doit être relevé.

A mon sens cette préoccupation était présente en filigrane, bien que non dite, dans les discours prononcés à l’occasion de la fête organisée pour Anne Vourc’h. Comme l’a fait remarquer le président du Réseau des Grands Sites de France, les méthodes expérimentées dans le cadre de ceux-ci peuvent servir de modèle général pour créer, restaurer, conserver un urbanisme et des paysages de qualité. Anne Vourc’h a joué un rôle majeur pour définir ces méthodes destinées à concrétiser sur le terrain nos valeurs communes.

Merci Anne !

Et souhaitons bon vent à  Soline Archambault qui lui succède !

Jean Cabanel 4 juillet 2018

PS J’ajouterais qu’Anne Vourc’h a de qui tenir : elle est la fille du professeur Guy Vourc’h, grand résistant français, évadé en1940 vers l’Angleterre sur un bateau de pêche. Il fut le pionnier de l’anesthésie moderne en France.

 

 

URBANISME: UN ECHEC FONDAMENTAL ET DURABLE DE L’ERE    GAULLIENNE!

 

La conversation eut lieu dans le salon Victor Hugo du palais du Luxembourg. J’adore cet endroit et pour tout dire j’aurais aimé être sénateur comme mon interlocuteur. Bon, j’ai échoué. Au bout de très peu de temps il a été question de dégradations paysagères sur un itinéraire routier qui lui est familier. Pour y remédier mon ami se propose de modifier la règlement de la zone concernée conformément à la législation sur l’urbanisme bien que celle-ci n’ait pas fait la preuve de son efficacité puisqu’elle n’a pas empêché les atteintes portées un peu partout en France aux paysages sauf dans les sites protégés.

Il faudrait revoir le dispositif législatif et règlementaire en matière d’urbanisme dans ses fondements, mais curieusement l’alternance politique ne s’est pas traduite par une remise en cause des principes de bases édictés dans les années 60, au contraire au fil des ans on a assisté à une consolidation du dispositif bien qu’il soit pléthorique, inefficace et même néfaste puisqu’il se traduit concrètement par le saccage éhonté de terres agricoles, par des entrées de villes hideuses, par des bourgs assiégés par des « grandes surfaces » périphériques qui ont vidé les centres-villes de leurs commerces et de leurs artisans, par des implantations d’immeubles qui ne font pas ville. Il faut enfin changer un tel système qui ne marche pas ! Il avait d’ailleurs été élaboré à l’origine avec la préoccupation essentielle de permettre aux collectivités publiques de disposer de terrains constructibles. Il s’agissait alors simplement d’une loi « d’orientation foncière »* et non d’urbanisme. C’était l’époque où l’on enviait les pays de l’Est dont tous les sols étaient publics et dans les couloirs du quai de Passy où se trouvait la Direction de l’aménagement foncier et de l’urbanisme (DAFU) de jeunes administrateurs civils rêvaient de municipalisation des sols. On ne parlait pas d’art de bâtir les villes, de manière de concevoir les places, les rues piétonnes, les espaces publics en général, il n’était pas question alors pour les jeunes énarques de lire les ouvrages de Camille Sitte (1848-1903), Marcel Poëte (1866-1950) , Pierre Lavedan (1885-1982), Gaston Bardet (1907-1989), ou Françoise Choay. Il en fut ainsi en particulier pour le principal rédacteur de la loi*, l’inventeur de son système de zonage : Antoine Givaudan (1936-2016) qui a régné d’une manière presque dictatoriale sur la législation de l’urbanisme pendant près de trente ans.

A cette époque la confusion politique en matière d’urbanisme et de paysage était extrême, d’un côté le ministre Alain Chalandon dans un délire ultra-libéral voulait rendre constructibles tous les terrains en allant à l’encontre des efforts de protection de ses prédécesseurs pourtant du même mouvement politique que lui. On lui doit l’accélération du mitage de nos campagnes, sans parler des toboggans affreux construits sur des ronds points qui ont longtemps enlaidi de nombreux sites et le pont routier qui a défiguré définitivement la ville de Saint-Cloud. Il était conforté dans sa politique par celle d’Edgard Pisani, le ministre de l’agriculture, qui a développé une politique productiviste à tout crin ayant abouti en particulier à la suppression de nombreux bocages, de la plupart des petites exploitations agricoles et qui n’a pas anticipé l’essor des produits biologiques. Pourtant dès qu’il quitta le gouvernement il affirma son accrochage à gauche. J’ajouterais que de manière inexplicable compte tenu de la tendance politique du pouvoir, de membres de la Ligue Communiste Révolutionnaire ont occupé des responsabilités non négligeables durant toutes ces années dans les services de l’urbanisme, ce qui ajoutait à la confusion! D’un autre côté, et en même temps, Robert Poujade qui jouait un rôle important dans le mouvement gaulliste dont il fut Secrétaire général, préparait le contenu de ce qui allait être le ministère de l’Environnement qu’il créa en 1971. D’ailleurs le budget de ce dernier, si je me souviens bien, était assuré au départ par les recettes du PMU qui lui étaient affectées. Cela lui assura les moyens financiers de ses ambitions aussi longtemps que cette affectation perdura. Elle fut supprimée à l’arrivée de la gauche.

Le projet gaulliste en matière d’aménagement du territoire élaboré avant le retour du Général aux affaires était de créer des quartiers d’extension urbaine, des villes nouvelles, des logements en nombre comme s’en était fait d’ailleurs l’écho la publication du mouvement gaulliste** Le Rassemblement. Le problème de l’Environnement n’était pas pris en compte pas plus que la qualité de l’urbanisme mais il est incompréhensible que les deux hommes forts du gouvernent de l’époque Georges Pompidou (1911-1974) et André Malraux (1901- 1976), ayant tous les deux une forte culture artistique, n’aient pas compris les enjeux culturels liés à l’art urbain et paysager.

Pour André Malraux le seul domaine où le divin soit visible est l’art, quel que soit le nom qu’on lui donne. Pour lui l’urbanisme, le grand paysage, les jardins ne faisaient pas partie du domaine de l’art. Pourtant, à mon sens, la vraie culture ne se trouve pas dans les livres, ni dans les musées, ni dans les galeries qui ne présentent que l’écume de ce que pensent les hommes et de leurs sentiments. C’est dans les paysages que sont ancrés leurs savoirs et leur foi***. Ce n’est pas l’expression grandiloquente d’un passionné du paysage. Pour s’en convaincre il suffit de considérer les villes organisées en Europe autour de leur église ou de l’autre côté de la Méditerranée de leur mosquée, de se souvenir que les jardins dès leur origine ont été pensés comme des évocations du paradis, de parcourir les paysages encore visibles créés par les moines cisterciens.

Dans les années 60 on était loin de telles considérations. Sur le plan opérationnel la confusion des esprits des divers acteurs (Caisse des Dépôts et Consignations, offices HLM, services de l’Etat, professionnels de l’architecture et de l’urbanisme) était extrême. Il n’était question à l’époque que de démolition des quartiers anciens pour les remplacer par des aménagements fonctionnels, d’autoroutes urbaines, il fallait aimer les tours et le béton sinon vous étiez considérés comme des retardés mentaux, en fait il y avait une détestation de tout ce qui avait existé avant la deuxième guerre mondiale et de la France elle-même. La plupart des chercheurs en urbanisme qui développaient des arguments complexes sous-tendus par les idées marxistes critiquaient tout, tandis que d’autres au Centre de Recherche sur l’Urbanisme continuaient à échafauder des utopies de villes déconnectées des nouvelles réalités.

La ville de Sèvres en Région parisienne est un exemple de l’urbanisme opérationnel des années 60 : ville éventrée, coupée en deux, par une voie supportant une forte fréquentation automobile sans le moindre souci de raccordement à ce qui existait, au contraire destruction d’un ancien quartier pour le remplacer par des tours, des immeubles ordinaires à l’architecture navrante, des aménagements fonctionnels bricolés qui fonctionnent mal. Pour l’histoire il faut dire que le maire de droite qui fut responsable, avec la complicité des « gens de l’Equipement », de cette gabegie durable fut lâché sévèrement à la fin de son mandat par beaucoup de ses électeurs de droite qui n’hésitèrent pas à voter pour un maire communiste.  

L’élite intellectuelle, les instances de pouvoir n’ont pas compris le signal de détresse lancé par les petits commerçants, les artisans regroupés autour de Pierre Poujade (1920-2003) qui se sont révoltés contre les grandes surfaces et les complications fiscales. Ils ont été méprisés par les gens de droite comme de gauche, pourtant ils ne firent que défendre leur survie. Leurs revendications parfaitement fondées n’ont pas été prises au sérieux, ce qui a eu pour conséquence qu’en France, les centres de ville se meurent alors que dans des pays comme la Suisse, ils restent actifs.

Evidemment compte tenu des effets pervers de cet état de fait il y eut des réactions comme la création des secteurs sauvegardés, loi du 4 août 1962 , dite « loi Malraux », l’interdiction des tours et des barres par Olivier Guichard (1920-2004), la loi littoral, la mise en œuvre des contrats de villes moyennes de 1972 à 1974 à l’instigation de Georges Pompidou lui-même. Ces contrats visaient à revaloriser des centres-villes par une série d’interventions (transformation d’une rue en voie piétonne, réhabilitation d’une façade là, création d’un espace vert ici, traitement paysager d’une promenade ailleurs…) qui visaient en cohérence à rendre les centres attractifs pour ne pas dire les plus beaux possible. On sortait de la « logique » du zonage et du droit au sol. Ces contrats ont servi de modèle à toutes sortes de valorisations urbaines ultérieures. Ce qui a manqué à cette politique était un volet économique pour conforter les commerces et les entreprises artisanales. Au contraire un urbanisme commercial, malgré ce qui était prétendu, a vigoureusement favorisé le développement des grandes surfaces périphériques qui continuent à faire dépérir les centres urbains. Il faudrait enfin que les écoles de commerce qui se multiplient arrivent à promouvoir un modèle micro-économique compatible avec un art urbain et une manière de vivre ensemble.

On me dit que la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains**** et ses 209 articles va pallier les insuffisances et les inconvénients de la législation antérieure en matière d’urbanisme. Je ne le crois pas car fondamentalement elle reste fondée sur le droit au sol et non sur un art urbain.

Que faire alors ?

– Il faut revenir aux pratiques de l’art urbain traditionnel qui consistent à modeler les volumes des immeubles construits pour qu’ils soient en harmonie entre eux et avec les rues, les places, les liaisons piétonnes, leur environnement paysager en édictant des règles d’architecture simples : gabarit des portes et fenêtres, pente des toitures, teinte et texture des matériaux et des enduits extérieurs. De telles prescriptions limitées en nombre mais strictement appliquées permettent d’assurer l’harmonie d’ensemble mais aussi la créativité comme l’avait montré un urbaniste allemand lors d’un voyage d’études à Montauban il y a une quarantaine d’années organisé par la sous-direction des Sites. Inutile de multiplier des études et des rapports, en art, ce n’est pas l’intelligence qui juge et discerne, ce sont les sens pour reprendre des termes du père Marie-Alain Couturier(1897-1954) : pour juger il suffit de se rendre sur place afin de ressentir la réalité et en rendre compte. J’avais proposé que des membres de l’Inspection Générale du ministère vérifient la pertinence des pratiques de gestion de l’espace en Grande-Bretagne et en Allemagne visiblement plus efficaces que les nôtres comme on peut le constater quand on visite ces pays mais il n’a pas été possible de trouver les crédits pour couvrir les déplacements ! J’ai trouvé cela honteux.

Evidemment on va m’objecter, comme si c’était un principe républicain au même titre que la laïcité, que l’Etat n’a pas à imposer un art officiel. Mais il y a en permanence un art de commissions ou de jurys. La guerre contre l’esthétique officielle du Second Empire ou l’art des Prix de Rome qui avaient le monopole des commandes de l’Etat jusque dans les années 60 n’a plus lieu être! Mais enfin l’esthétique est une valeur majeure de la société en particulier sur le plan économique. Au lieu de se gaver de la lecture du journal Le Monde et des publications économiques, de se droguer de statistiques, nos décideurs feraient bien de se pencher aussi dans la presse populaire et les magazines féminins pour comprendre la nécessité d’une approche esthétique des aménagements. Une telle approche a ses règles et son langage propre qui permettent dans les entreprises de luxe en particulier, aux uns et aux autres de se communiquer et de se faire comprendre.

– Il s’agirait de créer des trames arborées, des espaces publics – en particulier des parcs et des jardins -, et d’assurer la reconquête de la qualité de la périphérie des urbanisations, de clarifier les limites de celles-ci, de supprimer enfin les entrées de villes hideuses qui sont une véritable calamité dans notre pays.

– Il conviendrait aussi de déclarer dans la loi que le paysage est d’utilité publique ce qui aurait un intérêt opérationnel concret. Une telle disposition permettrait de fonder juridiquement des déclarations d’utilité publique (DUP) paysagères pour supprimer les points noirs paysagers par exemple.

– La moindre des choses, l’urgence même, serait que les autorités publiques veillent à faire appliquer strictement la législation et de la réglementation en vigueur. Les préfets devraient être mobilisés pour faire respecter fermement et rapidement les dispositions de la loi sur l’affichage et les enseignes en particulier. Ils disent qu’ils ont d’autres priorités comme de faire face à la délinquance mais la lutte contre celle-ci repose sur une tolérance zéro, la tolérance zéro en matière de cadre de vie en fait partie.

– Il faudrait, hors agglomérations, déployer les moyens humains et financiers nécessaires pour assurer la qualité des espaces non construits ou qui n’auraient pas dû l’être : les vides de l’aménagement du territoire. Concrètement il s’agirait d’assurer la conservation et la recréation de terres agricoles, d’éléments structurants des paysages, c’est-à-dire les haies bocagères, les ripisylves, les zones humides, les maillages lithiques … et de protéger les vues sur des éléments naturels ou architecturaux intéressants.

A cette fin il serait temps de mettre en place un corps d’architectes-paysagistes de l’Etat et des services territoriaux qui leur permettrait d’être en meilleure position institutionnelle pour défendre les valeurs dont ils sont porteurs.

 

& & &

 

Je sais ce que je dois au créateur de la Vème République que je l’ai constamment soutenu : décolonisation, paix, renouveau économique, stabilité gouvernementale, protection sociale étendue, amitié avec l’Allemagne… et une politique d’aménagement du territoire puissante qui a été une réussite sur le plan quantitatif. Ma déception vient de ce qu’elle fut défaillante sur le plan qualitatif. Défaillance aux graves conséquences car elle continue à engendre un mal-être dans de nombreux quartiers et la destruction de nombreux paysages. Le style gaullien, il faut savoir le reconnaître, est celui des tours, des barres, du moche béton et de la détérioration de notre patrimoine paysager. Le système bureaucratique, foisonnant, mis en place dans les années 60 – devenu le code de l’Environnement qui compte 2700 pages ! -, a prouvé son inefficacité. Il est navrant qu’il perdure malgré les changements de majorité ou de ministres. Il est grand temps que les forces politiques susceptibles d’exercer le pouvoir mènent ensemble une réflexion sur l’art de faire les villes et les grands paysages pour dégager un projet qui fasse consensus dans notre pays. C’est presque un appel.

 

Jean Cabanel, 18 juin 2018

 

*       Loi n° 67-1253 dite « d’orientation foncière », adoptée le 30 décembre 1967.

**      Rassemblement du Peuple Français (RPF).

***     Jean Cabanel, La Maison de Félix et autres nouvelles, Edilivre, 2017.

**** LOI 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains.

 

 

LENS, DANS LA VERDURE DE SON BASSIN MINIER

 Ce fut une riche idée que de prendre la direction de Lens et de son bassin minier pour y passer le week-end ensoleillé de la Pentecôte dernier!

D’abord évidemment pour visiter son Louvre. Tout y est remarquable. Les œuvres sont admirablement bien mises en valeur par un éclairage subtil et délicat. Je pensais trouver à Lens des pièces de second ordre sorties des abondantes réserves du musée parisien. Pas du tout, on se trouve en présence d’œuvres magistrales comme Le jeune mendiant de Murillo, le Saint Sébastien du Pérugin, un Rembrandt qui invite à la méditation. Je n’en cite que quelques unes parmi celles qui sont présentées dans la vaste galerie qui permet d’avoir une vision synthétique de l’évolution de l’art du monde occidental. Je ne vous cacherai pas que j’ai été particulièrement troublé par la sculpture pleine de sensualité d’un Hermaphrodite endormi qui est une copie romaine d’une œuvre de Polyclès. Ici pas d’érudition assommante, tout est beau, évident et c’est un réel plaisir de se promener à travers les époques sans être assommé par une surabondance d’œuvres. Tout est à la dimension humaine.

J’ajoute qu’une très jeune femme croisée au cours de la visite m’a fait un sourire merveilleux. Je vous le dis, c’est un musée plaisir !

Le bâtiment sobre, lumineux, aux volumes à la bonne échelle, aux lignes épurées, s’inscrit dans un espace paysager très vaste, 20 hectares, comportant des parties boisées. Il a été conçu avec une constante préoccupation écologique tout en s’ouvrant largement pour être en harmonie avec l’architecture du musée et le paysage du bassin minier qui se profile au loin. Des modelés discrets, des placettes qui font référence au charbon, des traces des activités industrielles passées constituent l’armature du projet. C’est l’œuvre de l’architecte-paysagiste Catherine Mosbach à qui d’ailleurs avait été attribué de mon temps un des premiers Trophée du Paysage. Il faut le souligner, le catalogue Tout le Louvre-Lens met en valeur son travail. Si j’ai bien compris pour Catherine le projet s’inscrit dans le grand paysage du bassin minier plus que dans celui de l’agglomération de Lens, il fait partie du maillage des anciens carreaux de mine qui ponctuent la région. Je l’entends bien et j’adhère pleinement à l’idée mais à mon sens la ville de Lens aurait mérité d’être davantage mise en valeur par une liaison paysagère plus marquée avec le Louvre-Lens. Elle a des qualités urbaines et architecturales indéniables : immeubles art-déco, quelques bâtiments anciens pimpants, les efforts de la municipalité en matière de revêtement des sols même si on peut regretter que l’Hôtel de Ville et certains parkings soient d’une esthétique navrante

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Et puis nous sommes allés visiter un ancien carreau, la fosse n° 11/19. A la suite de la fermeture des mines la région n’était plus qu’une succession de friches, de bâtiments à l’abandon, de sols pollués et de terrils noirs et dénudés. Que faire ? Un rapport* sur Les grandes friches industrielles de Jean-Paul Lacaze publié en 1986 préconisa la mise en oeuvre d’une politique de grand paysage destinée à rendre attractifs des sites qui étaient des repoussoirs pour l’implantation de toute nouvelle activité. Il s’agissait concrètement de créer des structures arborées susceptibles de rendre attractifs les terrains, pour qu’ils répondent aux aspirations nouvelles en matière de cadre de vie. A cette fin ont été diffusées les méthodes de pré-verdissement à partir notamment de l’expérience et des savoirs de l’Institut pour le Développement Forestier, en particulier Claude Guinaudeau**. Contrairement à ce que proposaient certains urbanistes (apport massif de terre végétale pour pallier le manque de fertilité des terrains), la méthode du pré-verdissement consistait à régénérer des sols existants par des associations de plantes adaptées qui devaient créer à terme une trame végétale en vue d’un futur aménagement. J’étais curieux de savoir si ce qu’on avait proposé avait été couronné de succès.

J’ai pu constater que les minuscules plans du départ étaient devenus de superbes arbres offrant de belles possibilités de randonnées dans les bois qu’ils forment à présent. On a rencontré des sportifs qui gravissaient les anciens terrils, des enfants qui jouaient à perdre haleine, des lapins qui batifolaient, des oiseaux qui chantaient. De riches écosystèmes se sont développés ça et là.

Et puis d’anciens bâtiments de la mine ont été réhabilités : une pépinière d’entreprises, de nouvelles activités s’y sont installées. Le site revit, il présente à nouveau l’avenir pour les petits-enfants des mineurs qui ont fortement contribué au relèvement économique de notre pays à plusieurs reprises.

Ne boudons pas notre plaisir ! C’est un succès de tout le milieu du paysage : élus, services, bureaux d’études, architectes-paysagistes, je pense en particulier aux interventions de Jacques Sgard, et à celles de Thierry Louf et François-Xavier Mousquet. Evidemment les méthodes fondées sur le droit des sols considérées comme les seules légitimes en urbanisme auraient été parfaitement inopérantes et les acrobates de la réglementation impuissants. Il fallait savoir établir des projets concrets et mettre en œuvre des techniques adaptées. Ce fut et c’est toujours, la clé du succès en matière d’aménagement paysager.

Les anciennes friches minières sont devenues des espaces de verdure, de loisirs, d’activités sportives ; vous pouvez y venir avec vos enfants ils y seront heureux à condition de ne pas oublier leur goûter.

Comme je suis incorrigible, j’ai voulu aussi aller visiter à Hénin-Beaumont la cité Foch, une des premières cités jardins réalisées en France par l’architecte Ernest Delille en 1922 dont j’avais entendu parler.

Evidemment elle ne rivalise pas avec le Vésinet mais elle a résisté au temps. Elle est bien entretenue, on sent que les habitants sont soucieux de conserver le cadre de vie qu’ils aiment. Mais le souvenir cuisant de cette journée est qu’en centre-ville nous n’avons pas trouvé un seul bistrot où l’on puisse déjeuner alors que s’y déroulait une fête. L’absence de lieux de convivialité dans nos petites agglomérations est devenue un enjeu majeur d’aménagement du territoire. Quand j’ai débuté à la SCET*** il y avait une dame dont le rôle, et sa vocation personnelle, était d’empêcher la construction de cafés dans les opérations d’aménagement. Elle a gagné, dans la plupart des villes et villages il n’y a plus de lieux accueillants pour boire un coup, casse-croûter, bavarder avec d’autres clients. On s’ennuie ferme dans notre pays !

Jean Cabanel, 25 mai 2018.

* Les Grandes friches industrielles, Rapport DATAR, Paris, la Documentation française, 1986

** GUINAUDEAU Claude, Planter aujourd’hui, bâtir demain : le préverdissement, Institut pour le développement forestier, IDF, Paris,1987

*** Société Centrale d’Aménagement du Territoire, filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations

 

La CHINE, les PAYSAGES, l’AMBASSADEUR

Je viens de lire avec beaucoup de plaisir et d’intérêt le livre ayant pour titre La diplomatie n’est pas un dîner de gala, éditions de l’Aube, 2018, écrit par Claude Martin qui a été ambassadeur de longues années durant à Pékin avant d’être nommé à Berlin. Ce fut un vrai régal de découvrir un diplomate connaissant en profondeur la Chine dont il parle la langue. Il se révéle un homme réellement cultivé car il n’accable pas le lecteur d’érudition superflue mais il lui fait partager son savoir et son regard sur la beauté des choses en évoquant en quelques mots les sensations que lui procurèrent les paysages qu’il a visités.

Chef de la Mission Paysage* j’avais conscience de l’importance de la culture de la Chine en particulier dans le domaine de l’art des grands paysages puisque du temps des anciennes dynasties qui ont régné aux deuxième et premier millénaire av.J.-C., certains domaines paysagés impériaux avaient des dimensions sans équivalence en Europe, supérieures même à celles des jardins de Versailles et de son Grand parc. Il n’existait aucun ouvrage sur ces grands domaines paysagés, clos de murs dont il ne reste plus beaucoup de traces compte tenu de leur ancienneté. D’ailleurs il n’y avait guère non plus alors de livres sur les jardins de lettrés et impériaux. Cette situation me semblait constituer une lacune pour la formation des architectes-paysagistes de notre pays. Un article de Sarah Zarmati paru dans la revue Métropolis attira mon attention sur le Yuanming yuan .

C’est précisément ce jardin qui a été détruit lors du sac du Palais d’Eté, acte qui fut l’ultime violence commise lors de la seconde guerre de l’opium menée par les troupes franco-britanniques en 1860 avec pour lamentable objectif de contraindre le gouvernement chinois à autoriser l’importation de l’opium au nom d’un libéralisme économique dévoyé. Ainsi les deux plus grandes puissances économiques et militaires de l’époque se sont unies pour rendre dépendants à cette drogue des millions de Chinois. Ce sac fut aussi un acte infecte contre une des plus brillantes civilisations du monde car outre des œuvres d’art précieuses qu’il contenait – on peut en admirer de remarquables dans le « musée chinois » de l’impératice Eugénie du château de Fontainebleau -,

le Yuanming yuan était constitué de palais, de pavillons, de galeries qui offraient au regard des visiteurs une succession de scènes paysagères superbes. Il fut aussi le premier lieu de rencontre pacifique entre la Chine et l’Occident. En effet, les jésuites qui avaient fini par faire partie des proches de l’empereur étudièrent dans son enceinte la langue, la musique, les croyances, l’art, les mœurs chinois. En contrepartie, ils avaient construit des châteaux à la manière occidentale, créé des jets d’eau et divulgué des technologies européennes. Dans le Yuanming yuan avaient été jetées les bases d’une compréhension mutuelle entre l’Empire du Milieu et l’Europe. Ces efforts ont été anéantis quand « deux bandits sont entrés dans le palais d’été. L’un a incendié, l’autre a volé. ….Devant l’histoire l’un s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre » écrira Victor Hugo dans une lettre **datée du 25 novembre 1861.

A mon sens, il était grand temps de réparer l’injure faite à la Chine au XIX ème siècle par un acte de vandalisme particulièrement barbare. Comme François Mitterrand à son arrivée au pouvoir avait demandé aux services de l’Etat de lancer un programme de grands travaux culturels, j’avais saisi l’occasion pour proposer que la France contribue à la restauration du Yuanming yuan.

Compte tenu de la situation de sous-développement économique de la Chine à l’époque, une telle initiative même modeste n’aurait pas manqué d’avoir un grand retentissement et des effets positifs pour l’établissement de relations harmonieuses avec ce grand pays, dans tous les sens du terme, appelé à devenir, c’était prévisible, une des plus puissantes économies du monde. A cette fin je m’étais rendu à Bibliothèque Nationale où j’avais pu admirer les peintures sur soie représentant les « scènes » de ce jardin accompagnées des poèmes de l’empereur Qian Long lui-même.

J’avais testé l’idée auprès de membres de l’ambassade de Chine en France qui m’avaient assuré que le projet serait bien accueilli par leur gouvernement. J’avais rencontré à cette occasion, en compagnie de Caroline Stéfulesco, le professeur Ren You Liang qui faisait momentanément partie de l’ambassade et je lui avais demandé de traduire ces poèmes. Compte tenu du caractère hermétique du texte pour les Français, il a proposé une interprétation en alexandrins pour faire ressentir leur caractère majestueux, ce qui m’avait semblé judicieux. Malheureusement le travail n’a pas été publié.

J’avais rédigé le 11 avril 1994 une note pour présenter le projet mais ma hiérarchie ne lui a pas donné suite. Comme Claude Martin je n’ai pas compris l’indifférence, le manque de curiosité de membres de l’élite de notre pays à l’égard de la magnifique culture de la Chine et leur manque d’anticipation sur son devenir. La seule trace de cette initiative est le très bel ouvrage dont j’avais passé commande, de Che Bing Chiu*** , Yuanming yuan, le jardin de la Clarté parfaite, Les Editions de l’imprimeur, 2000.

Je pense de manière générale que des gestes de réconciliation culturelle comme celui que j’avais proposé devraient se multiplier. Par exemple quand des statues en provenance du Yuanming yuan de la collection Yves Saint Laurent/ Pierre Bergé ont été mises en vente, le premier réflexe de notre gouvernement aurait du être de les préempter pour les offrir au peuple chinois dans un geste d’amitié. Dans le même esprit on pourrait offrir à l’Egypte une copie de l’obélisque qui se trouve place de la Concorde à Paris pour combler le vide laissé à l’endroit où elle se trouvait à l’origine. Quand je me rends à l’étranger, comme beaucoup de visiteurs, je regrette de découvrir des ensembles architecturaux, scupturaux, décoratifs, paysagers amputés d’œuvres qui en faisaient partie et leur donnaient sens. Certes les musées occidentaux ont préservé de nombreuses œuvres artistiques et ils les protègent toujours, mais il est temps à présent d’avoir une politique culturelle internationale d’échanges, de restitution, de copies qui permettent à certaines œuvres de retrouver leur place initiale pour reconstituer l’unité de l’ensemble dont elles font partie.

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Le paysage n’est qu’une faible part du sujet de La diplomatie n’est pas un dîner de gala. L’important ouvrage ( 950 pages) écrit par Claude Martin est consacré tout autant à la politique de l’Europe à l’égard de laquelle il affirme une position gaulliste, qu’à celle de l’Asie. Il aborde les événements qui ont secoué celle-ci au cours du demi siècle dernier. Il fait comprendre en particulier les difficultés rencontrées par le roi du Cambodge Norodom Sihanouk que personnellement j’avais mal appréciées. Renversé par la CIA il a dû, seul, louvoyer dans un océan de difficultés pour défendre comme il le pouvait son peuple et maintenir son royaume pauvre, vulnérable, asservi par l’odieux régime des Khmer rouge, coincé entre ses puissants voisins le Vietnam et la Thaïlande, dépendant de la Chine. Par ailleurs Claude Martin a été conduit dans ses fonctions à connaître de nombreux grands de ce monde : chefs d’Etat, ministres, opposants…, mais aussi des artistes, des écrivains, des cinéastes de premier plan chinois et occidentaux. J’ai admiré sa façon de décrire les personnages qu’il a rencontrés avec tact et pudeur, tout en exprimant franchement son opinion.

Jean Cabanel, 15 mai 2018

 

*La Mission du Paysage créée en 1980 faisait partie du ministère chargé de l’Equipement avant d’être rattachée à celui chargé de l’Environnement.

**Lettre adressée le 25 novembre 1861 au capitaine Butler.

***Che Bing Chiu

Yuanye, le traité du jardin, texte original de Cheng JI datant de 1634, Les éditions de l’Imprimeur, 1997.

Yuanming yuan, Le jardin de la Clarté parfaite, Les éditions de l’Imprimeur, Paris, 2000,

– Jardins de Chine ou la quête de paradis, Editions de La Martinière, 2010.

 

 

MAISONS DE LA CULTURE, THEATRES, PAYSAGES

 La période gaullienne a été marquée par une puissante politique culturelle dont l’ambition était selon André Malraux (1901-1976), le ministre de la Culture tout au long de cette période, de faire en sorte que « n’importe quel enfant de seize ans, si pauvre soit-il, puisse avoir un véritable contact avec son patrimoine national et avec la gloire de l’esprit de l’humanité ». Cette ambition s’est concrétisée en particulier par la construction de Maisons de la culture.

Il faut rappeler que dans les années 50 la France était à quelques exceptions près un véritable désert culturel en dehors de Paris où tout se passait en matière de création artistique et de grandes expositions. Il fallait décentraliser, créer en province des foyers d’animation culturelle alors qu’à cette époque les théâtres de province se contentaient paresseusement d’accueillir des tournées théâtrales ou des spectacles d’amateur. Les Maisons de la culture étaient une réponse à cet état de fait, il s’agissait d’y présenter des œuvres théâtrales, chorégraphiques, musicales, plastiques, cinématographiques et d’être de véritables centres de création.

La question est de savoir si elles ont bien pris dans la cité une place équivalente à celle occupée par les théâtres qui depuis des siècles ont joué en rôle culturel essentiel.

Les théâtres

Après les édifices religieux, les théâtres sont des éléments constitutifs majeurs d’une ville ; certains même s’inscrivent d’une manière sublime dans un grand paysage comme celui d’Epidore. Les gradins de ce théâtre grec font corps avec la montagne, ils s’y lovent et ils donnent sur un panorama naturel qui sert de décor. Tout n’est qu’harmonie, le moindre murmure est perçu par le spectateur le plus éloigné. Dans villes créées par les Romains sur le pourtour méditerranéen, les théâtres et les arènes marquent l’urbanisation de leur forte présence comme en témoignent leurs vestiges étonnamment bien conservés que l’on fréquente toujours. Ces théâtres sont plus massifs qu’en Grèce car leur construction en pleine ville exige qu’ils soient isolés des bruits extérieurs et l’acoustique implique l’existence de murs de scène comme à Orange.

Dans les villes plus septentrionales de l’Europe, ce sont les Opéras, la variante musicale des théâtres, qui constituent souvent un monument particulièrement emblématique d’une ville. Ce sont des lieux de spectacle très actifs et attractifs. Parfois même ils se transforment en foyers d’effervescence intellectuelle ; c’est ainsi qu’en Belgique la révolution de 1830 a été déclenchée à la suite d’une représentation de La Muette de Portici de Daniel François Auber (1782-1871). Certains Opéras sont la « signature » d’une ville comme c’est le cas de celui de Sydney. Presque toujours ils constituent un repère majeur dans le tissu urbain. C’est le cas de l’Opéra de Paris. Situé à un carrefour de boulevards, d’avenues et de rues, il offre comme perspective à chacun d’eux une de ses façades, pour cette raison elles sont toutes bellement architecturées et sculptées. On reproche au Second Empire d’avoir isolé les monuments – églises, Opéras, hôtels de ville… – des immeubles environnants au lieu de les y insérer. A mon sens, au contraire, ils servent de points de mire, de repères, dans le réseau d’artères créées à cette époque et ils participent à sa structuration. En tout cas les théâtres apparaissent essentiels à la dignité d’une ville ce qui conduit même les plus modestes à avoir le leur.

Les Opéras ont été et sont toujours des foyers culturels majeurs car les œuvres qui y sont présentées sont une synthèse de tous les arts : chant, musique orchestrale, théâtre, peinture, costumes, danse. Cela exige une machinerie compliquée pour les décors et une installation sophistiquée pour les lumières. Tout cela fait rêver, fantasmer même les gens qui ne les fréquentent pas. Mais attention les opéras ne sont pas forcément des spectacles élitistes, au contraire j’ai lu dans je ne souviens plus quel article qu’en Italie tous les citoyens d’une ville avaient assisté à la représentation d’une oeuvre de Verdi ; d’ailleurs on assiste depuis quelque temps à un engouement populaire pour les retransmissions de spectacles lyriques et de danse dans les salles de cinéma.

Pouvant moins me déplacer, j’aime regarder et écouter des cassettes d’opéras car j’aime le théâtre, et les chanteurs sont devenus de grands acteurs. Souvent beaux et belles ils sont capables à présent de chanter et d’interpréter leur personnage dans toutes les positions ; de leur côté les choristes ne sont plus statiques, ils participent activement au spectacle. Je regrette toutefois la détérioration de la netteté de la diction en français des chanteurs qui interprètent des œuvres composées dans notre langue car sa musicalité faisait partie intégrante de l’élégance de la composition. En général je trouve dommage de ne rien comprendre aux livrets car leurs textes souvent complexes abordent les passions, les sentiments, les préoccupations politique de l’humanité : l’intolérance dans la Juive de Jacques Fromental Halévy (1799-1862) avec le fabuleux Neil Shicoff, la tyrannie dans Tosca de Giacomo Puccini (1858-1924), j’ai le souvenir de son interprétation par Angela Gheorghiu, Ruggero Raimondi et Roberto Alagna, l’enfance malheureuse dans Cendrillon de Jules Massenet (1842-1912), la folie amoureuse interprétée par Nathalie Dessay dans Lucia de Lammermore de Gaetano Donizetti (1797-1848), l’usure et les limites du pouvoir dans La Walkyrie (II-2) de Richard Wagner (1813-1883).

Arrêtons nous sur ce dernier pour rappeler qu’avec le roi Louis II de Bavière (1845-1886) il est le créateur à Bayreuth du Festspielhaus et du paysage qui l’entoure. Sous un climat non méditerranéen cet ensemble constitue un chef d’œuvre absolu en matière d’implantation d’un opéra dans le paysage urbain. Le Festspielhaus d’une architecture remarquablement sobre, est situé sur le flanc d’une colline, le bâtiment est mis en valeur par le parc qu’il domine sans agressivité. Ce dernier fait la jonction entre la ville toute proche et le monde de la musique. Les mélomanes en robes longues et en smokings peuvent quitter la ville tranquillement à pied à travers les fleurs, les arbres, les pelouses. Détendus, ils atteignent progressivement la petite esplanade située devant le Festspielhaus. Pour s’immerger dans l’univers complexe wagnérien certains lisent une dernière fois le texte beau et profond de Richard lui-même pour pouvoir suivre l’action et le déroulement de sa pensée. Chacun attend sereinement le début du spectacle signalé par un signal musical joué d’un balcon extérieur par trois ou quatre instruments à vent. Il retentit une fois pour inciter les spectateurs à se diriger vers la salle, puis cinq minutes après deux fois, il convient alors de regagner son siège, après cinq minutes encore trois fois, il y a intérêt alors d’être installé car le spectacle commence à l’heure exacte. D’ailleurs la salle en gradins très sobre, faite de bois, conçue aussi selon les directives de Wagner permet aux spectateurs de regagner leur place avec une étonnante facilité, comme de ressortir. L’orchestre est dissimulé ce qui permet un bon équilibre entre les voix et les instruments et de focaliser l’attention du spectateur sur l’œuvre elle-même tout en contribuant à créer une salle chaleureuse ayant un volume d’une pureté confondante. Ce chef-d’œuvre de simplicité, de fonctionnalité, de sobriété est dû à un musicien considéré comme mégalomane et à un souverain accusé d’être paranoïaque, alors que des gens considérés comme sérieux, réalistes, sages nous ont pondu des opérations délirantes !!! C’est vraiment paradoxal.

A Paris, seul le Palais de Chaillot s’inscrit dans le paysage urbain avec autant de magnificence que les théâtres antiques que l’on admire toujours dans les pays méditerranéens. Adossé à une colline, prolongé par une pièce d’eau et un jardin largement ouvert il se déploie avec majesté et douceur jusqu’à la Seine et au delà le Champ de Mars. Il crée une perspective sur la Tour Eiffel et il met celle-ci en valeur. L’ensemble constitue une signature magistrale de la capitale.

Le petit banlieusard que j’étais ne manquait pas d’être impressionné, sans pour autant être écrasé, par cet ensemble. Venant de la station Pont de l’Alma située sur la rive gauche de la Seine j’aimais rejoindre le théâtre proprement dit, comme d’ailleurs les musées créés dans les ailes qui l’entourent, à travers le jardin qui forme comme celui de Bayreuth un espace de transition avant le spectacle permettant de me détacher des contraintes de la vie courante. Quand j’arrivais par la station de métro Trocadéro située au sommet de la colline, la perspective qui s’offrait depuis l’esplanade supérieure suffisait à me rendre disponible pour apprécier le spectacle. On atteignait la salle à travers des galeries, des espaces généreux ornés de statues dorées et de panneaux décoratifs sobres bien mis en valeur dans un cadre épuré, en y pénétrant on avait une impression d’immensité. Ce n’était pas le théâtre à l’italienne habituel, inconfortable pour ceux comme moi qui ne pouvaient se « payer » que les places les moins chères situées parfois derrière une colonne. Non ici on voyait de partout. J’aimais ce volume qui procurait une impression d’opulence confortable, chaleureuse, aérée, aux teintes, si je me souviens bien, tirant sur le marron ou le beige.

Je parle au passé car la salle du Palais de Chaillot que je viens d’évoquer a été remplacée par une autre où domine le noir, elle est faite de gradins spartiates, d’installations métalliques, « égayée » par tout le bric à braque technique, la quincaillerie, exposés ostensiblement par des hommes de théâtre, des metteurs en scène qui semblent être nostalgiques des ateliers d’usine ou les cages d’escalier d’HLM qu’ils n’ont pas connus. Ils pensent probablement ainsi faire « gauche », peuple. Mais enfin les gens de peu, les banlieusards comme moi qui sont trop mauvais élèves pour pouvoir faire partie des privilégiés de la méritocratie républicaine comme on dit ou de l’intelligentsia ont besoin d’être respectés, d’être accueillis dans de beaux espaces comme c’était le cas du temps du TNP de Jean Vilar (1912-1971). Alors des ouvriers, des vrais, encouragés d’ailleurs par la CGT, venaient au Palais de Chaillot pour entendre, dans des décors épurés, dans une salle magnifique, de beaux textes dits d’une voix prenante par des acteurs sublimes comme Gérard Philippe ou Maria Casarès. Et puis cet ensemble de vastes salles, de galeries, d’escaliers monumentaux offrait la possibilité d’organiser, à l’occasion de la Saint Sylvestre par exemple, des fêtes où se pressaient des jeunes de tous les milieux. Je me souviens d’un ouvrier typographe qui m’en parlait avec enthousiasme au cours d’un voyage en Grèce en fredonnant de temps à autre un air du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau (1712 -1778).

Alors, il y avait des auteurs de théâtre qui attiraient un vaste public comme Jean Anouilh (1910- 1987), Jean-Paul Sartre (1905-1980), Albert Camus (1913-1960), Sacha Guitry (1895-1957). A présent c’est autre chose ! Les textes semblent parfois ne servir que de prétexte à des mises en scène qui visent avant tout l’originalité plastique. D’ailleurs on peut se demander si le système actuel de repérage des auteurs par de multiples comités de lecture qui s’en tiennent aux manuscrits qu’ils ont reçus et s’abstiennent de rencontrer ceux les envoyés, est pertinent pour le théâtre qui est un art essentiellement oral. Mais je m’égare !

Pourquoi avoir défiguré une magnifique salle de théâtre où s’était pressée toute une jeunesse enthousiaste ? Certains disaient que l’acoustique était mauvaise comme si on ne pouvait pas remédier ce défaut. En tout cas le dernier souvenir ébloui que j’en conserve est d’avoir assisté à un concert de Georges Brassens (1921-1981), seul en scène avec son accompagnateur, il avait chanté La non demande en mariage. La moindre inflexion de sa voix, toutes les subtilités de sa mélodie amplifiées par le silence impressionnant des spectateurs me parvenaient parfaitement alors que j’étais assis au tout dernier rang.

J’ai retrouvé cette impression d’amplitude et d’intimité dans la salle la Philharmonie de Paris réalisée par Jean Nouvel qui a pu voir le jour finalement grâce aux efforts du ministre Frédéric Mitterrand. Comme c’est le cas pour les Maisons de la culture, on peut regretter que le bâtiment ne soit pas inscrit significativement dans le paysage urbain de Paris. Au lieu de lui donner une place fondamentale dans la ville, il a été parqué au milieu d’autres activités culturelles.

Les Maisons de la culture

 Le grand écrivain André Malraux (1901-1976) était un esthète qui cherchait à travers les œuvres d’art à déceler les signes de foi, les élans des hommes pour sortir de leur condition, leurs efforts parfois désespérés pour faire face à leur destin. Pour lui cettequête était le fondement de l’art et de ses métamorphoses dues aux avatars de l’histoire. Il a développé sa pensée dans de nombreux et importants livres d’art en particulier La métamorphose des Dieux (1957). Quand il fut nommé en 1958 ministre d’Etat chargé de la Culture, il le restera plus de dix ans, il mit en place la puissante politique culturelle de l’ère gaullienne qui se concrétisa en particulier par la création des Maisons de la culture. Cette création considérée comme une priorité du gouvernement, une « ardente obligation pour les services publics », fut inscrite dans le « IV ème Plan » qui était une instance majeure de l’action de l’Etat pour mobiliser les énergies afin d’assurer le développement de la France dans tous les domaines. Le programme prévoyait d’en implanter une par département, il n’y en eut seulement qu’une dizaine de réalisées, mais parallèlement existent sous forme d’associations un grand nombre de Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC), environ 560. Elles sont de taille et d’ambitions plus modestes mais la plupart très actives.

Les Maisons de la culture sont ou étaient, je ne sais plus trop, des établissements publics culturels réunissant en leur sein toutes sortes de disciplines travaillant de manière interactive, dans le même lieu, en intégrant des apports culturels du monde entier. Elles devaient devenir des foyers de création artistique. Comme je le rappelai précédemment dans les années 50 la vie culturelle se concentrait à Paris et en dehors de la capitale notre pays était largement un désert culturel. Les Maisons de la culture visaient à pallier cette situation. Elles s’inscrivaient dans la politique de décentration poursuivie tout au long de l’époque gaullienne.

A l’époque il y avait une véritable détestation de tout ce qui avait précédé la guerre épouvantable de 40/45. Il fallait absolument faire du nouveau en construisant des édifices voués à la culture fondamentalement différents de ce qui s’était fait avant. Malraux était le porteur de l’état d’esprit d’un monde traumatisé ; il a même pris des initiatives de caractère expiatoire parfois géniales comme la réfection du plafond de l’opéra de Paris confiée à Marc Chagall (1887-1985), mais plus que contestables quand il a permis la destruction du Palais Rose de Boni de Castellane (1867-1932). Il fallait absolument faire du nouveau, compliqué, avec des installations parfois « inutiles et inutilisables » comme à Grenoble pour reprendre une réflexion du Général. En fait, à part l’idée de ne rien faire comme avant, il n’y avait pas de réel projet plastique, on se l’interdisait même pour ne pas retomber dans une forme d’académisme, ce qui s’est traduit par une suite d’expériences, d’improvisations plus ou moins réussies. Surtout les Maisons de la culture ne se sont pas inscrites dans le tissu urbain. Elles ne constituent des monuments emblématiques d’une ville comme la plupart des théâtres en particulier les salles d’opéra. De ce fait elles n’ont pas eu un avenir à la hauteur de l’ambition politique initiale et de l’investissement effectué.

Plus grave, la construction de la Maison de la culture de Nevers a constitué un acte éminemment anti-culturel en défigurant le site sur la Loire si admirablement filmé par Alain Resnais (1922-2014) dans Hiroshima mon amour. Cet immeuble d’une huitaine d’étages, d’une architecture vulgaire et construit en moche béton, bouche la vue sur le paisible et délicat paysage ligérien que l’on avait de l’avenue située devant le superbe Palais ducal datant de la Renaissance qui débouche en surplomb sur la vallée. En désespoir de cause, de manière dérisoire, un jardinier a planté un arbre au feuillage persistant pour tenter de le camoufler. Je soumets les quelques photos que je viens de prendre qui justifieront, j’espère, la véhémence de mes critiques.

 

Mais enfin comment se fait-il qu’un président de la République familier de la région, réputé pour sa grande culture, et qu’un Premier ministre, qui fut maire de la ville, aient pu supporter une telle horreur ! C’est à mon sens le signe d’une carence culturelle profonde dans notre pays au regard des espaces paysagers et urbains, mais aussi de l’architecture. Presque toujours la sensibilisation à celle-ci se limite à des considérations érudites qui ne permettent pas, voire empêchent, de ressentir la beauté des lieux et les volumes des monuments. En tout cas ce serait un acte éminemment culturel de démolir cette Maison de la culture pour rétablir le doux paysage de la Loire antérieur plutôt que de réhabiliter ce machin. D’ailleurs la ville semble redécouvrir enfin son bon vieux théâtre qu’elle s’emploie à restaurer.

 

C’est le Centre Pompidou qui correspond le mieux à l’idée que se faisait d’une Maison de la culture André Malraux qui d’ailleurs avait des connivences artistiques et littéraires avec celui qui avait été son Premier Ministre. Il accueille un public très large qui dans le même lieu peut fréquenter une bibliothèque, visiter le Musée national d’Art moderne, fréquenter des expositions, assister à des séances audio-visuelles ou simplement se distraire. Mais en plus ce centre, par l’échelle tant du bâtiment lui-même que celle de son parvis, par son intégration dans le tissu urbain, par ses caractéristiques architecturales innovantes est devenu une « signature » de Paris en matière de modernité. Malgré tout j’aurais préféré personnellement que ceux qui le fréquentent soient accueillis dans un environnement plus chaleureux.

 

Au final la politique culturelle de Malraux, poursuivie et infléchie par Jacques Lang notamment, est une réussite : la France n’est plus, hors Paris, un désert culturel comme c’était le cas dans les années 50. Les Maisons de la culture ont sûrement joué un rôle dans cette évolution en insufflant un vent nouveau mais dans les faits toute la vie culturel a été chamboulée par un tas d’initiatives. Les théâtres qu’ils soient ouverts sur le ciel dans les pays méditerranéens ou abrités dans les régions septentrionales demeurent des foyers essentiels de la vie culturelle. Les créateurs venus de toutes parts investissent des lieux les plus divers églises, granges, anciens ateliers d’usine. Chaque génération engendre sa propre culture, elle choisit ses lieux de prédilection pour s’y épanouir, et c’est bien ainsi. De plus la volonté de faire en sorte que « n’importe quel enfant de seize ans, si pauvre soit-il, puisse avoir un véritable contact avec son patrimoine national et avec la gloire de l’esprit de l’humanité » est devenue réalité même si les jeunes ont créé une nouvelle culture très différente de celle exposée dans Le musée imaginaire d’André Malraux et qui faisait consensus dans les années 60. Les Maisons de la culture sont d’ailleurs rapidement devenues des lieux de contestation culturelle et politique ! Mais si la belle idée qui sous-tendait leur création a été dépassée, elle participé au bel élan culturel de notre pays.

Pour André Malraux l’art était une quête de sens de l’humain à travers les peintures, les sculptures, les édifices religieux de tous les continents y compris leurs métamorphoses subies au cours du temps. Je continue à être parfaitement en harmonie avec sa pensée mais je regrette qu’il n’ait pas saisi l’importance culturelle de l’art urbain et des paysages même s’il l’avait pressentie quand il a défendu par exemple le bon équilibre ville/campagne dans le projet d’aménagement de la région parisienne de Paul Delouvrier (1914-1995) que d’ailleurs ce dernier ne pensait pas être essentielle. Pour moi :

La vraie culture ne se trouve pas dans les livres,

 Ni dans les musées ni les galeries

 Qui ne présentent que l’écume de ce que pensent les              hommes

  Et de leurs sentiments

  C’est dans les paysages que sont ancrés leurs savoirs

  Et leur foi.*

Cette méconnaissance largement partagée de l’importance culturelle du paysage et de l’art urbain me semble être une cause profonde des déficits de qualité des aménagements de l’époque gaullienne.

Jean Cabanel, 2 mai 2018

 

*Jean Cabanel, La Maison de Félix et autres nouvelles, Edilivre, 2017.

   CONTRACTUELS : UNE NECESSITE !

Il est beaucoup question en ce moment de réforme de la fonction publique et de la place qui pourrait être réservée dans les Administrations à des agents non fonctionnaires, recrutés sur contrats de travail, c’est-à-dire des contractuels. Pourquoi évoquer ce sujet dans un site consacré aux grands paysages? Tout simplement parce que ce sont majoritairement les contractuels qui ont œuvré pour la promotion de la qualité de la vie dans le cadre de la mise en œuvre de la puissante politique d’aménagement du territoire de l’époque gaullienne.

En effet ce sont essentiellement des contractuels, les chargés d’études d’urbanisme, qui ont développé les techniques de pré-verdissement pour la valorisation des terrains en instance d’urbanisation, en particulier pour la requalification des friches industrielles, qui ont défini et mis en œuvre les modalités concrètes de reconquête de la qualité urbaine dans le cadre de la politique des villes moyennes, qui ont pris une part essentielle dans la définition des schémas d’aménagement des aires métropolitaines, qui ont assuré la rédaction des guides de gestion des arbres d’alignement (élagage, gestion) dont le rôle à trop longtemps été sous-estimé pour l’organisation visuelle des espaces, ce sont eux qui ont participé fortement au déploiement de la politique en matière de jardins (recensement, promotion) qu’ils soient dits remarquables ou familiaux…Ce travail majeur a laissé des traces sur le terrain et il a donné lieu à la publication d’ouvrages techniques et méthodologiques qui sont à la disposition des étudiants dans les centres de documentation en particulier celui de l’ENSP à Versailles. Les contractuels n’ont donc pas été des marginaux dans les services publics chargés de l’urbanisme et de l’environnement, ils y ont au contraire joué un rôle majeur en sachant mobiliser les compétences dans les bureaux d’études ou dans des organismes périphériques à l’Administration comme les parcs naturels. Ils ont agi, en général, en bonne intelligence avec les fonctionnaires.

C’est Olivier Guichard (1920- 2004) qui a compris la nécessité de leur recrutement en vue de la formation des équipes pluridisciplinaires devenues indispensables pour assurer la politique l’aménagement du territoire dont il avait la charge. Les modalités de recrutement des chargés d’études d’urbanisme par contrats de travail et de leur gestion ont été précisées en particulier dans la circulaire AF/UR2 1800 du 12 juin 1969*et ils disposent d’une caisse de retraite très convenable, l’IRCANTEC. Ces contractuels ont donc des droits et contrairement à ce que l’on lit un peu partout et l’Administration ne peut pas les « jeter » n’importe comment quand elle n’en a plus besoin. Ces droits c’est à eux de les défendre !!! Ils ne doivent pas compter sur les syndicats de fonctionnaires qui les ont presque toujours ignorés et qui les considèrent comme des intrus dans les Administrations. C’est la raison qui a conduit le créateur de ce site à se démener pour assurer aux contractuels une position renforcée dans les services publics en animant l’Association Nationale des Contractuels du Secteur Public et en publiant le recueil de textes et l’ouvrage de réflexions rappelés ci-dessous**qui demeurent des références malgré leur ancienneté. Ce fut un gros travail effectué en plus de mes activités. Les chercheurs universitaires auraient dû le poursuivre car il entrait dans le cadre de leur mission de service public de recueil, d’approfondissement et de diffusion des connaissances. En tout cas les contractuels ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Les nouvelles générations doivent poursuivre l’effort de leurs prédécesseurs si elles ne veulent pas être marginalisées. C’est aussi l’intérêt du service public qui doit pouvoir s’entourer des talents dont il a besoin!!


>Ce système de recrutement et de gestion des chargés d’études d’urbanisme n’a pas été mis en place simplement pour faire face à des besoins spécifiques. Il avait pour but affiché de tester, à titre expérimental, dans quelle mesure pouvaient être introduites des modalités de gestion du secteur privé pour mettre en place une Administration de mission et dynamiser les services publics. Comme d’habitude aucun bilan de cette expérience n’a été fait. Cette absence de retour sur expérience me paraît être un travers majeur de notre système administratif qui l’empêche de se moderniser. S’il y a des rapports internes, ils restent le plus souvent confidentiels, certains d’ailleurs sont délibérément finalisés, c’est-à-dire qu’ils sont rédigés pour arriver aux conclusions attendues par les instances supérieures.

En fait ces problèmes de gestion des services publics n’ont pas intéressé les journalistes et par ricochet un large public jusqu’à ce que la Fondation pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques publiques (iFRAP), Agnès Verdier-Molinié(1978) en particulier, les examine en profondeur et assure une exposition médiatique de ses travaux et de ses propositions. Mais je me demande si cette fondation a eu connaissance de l’expérience que je viens de rappeler.

J’ai assuré dès l’origine la gestion des équipes des chargés d’études d’urbanisme contractuels. Leur grille de rémunération était établie en fonction de celles constatées dans les bureaux d’études du secteur privé par un expert comptable ; le salaire n’était fixé vraiment qu’après la période d’essai si elle avait été concluante, si non le contrat définitif n’était pas signé ; la situation (augmentation, avancement) de chacun d’eux était réexaminée tous les deux ans au cas par cas après discussion entre les responsables des services puis en accord avec le contrôleur financier. C’était simple, efficace, il n’y eut pas de dérives financières mais cela paraissait suspect aux fonctionnaires traditionnels qui s’estiment être les gardiens de orthodoxie administrative qui selon eux ne peut être faite que d’indices, de règlements, d’avancements automatiques… Bref au bout de quelques années, sans évaluation de son efficience, le système que je viens de décrire fut bureaucratisé pour entrer dans des normes jamais remises en cause d’un statut des fonctionnaires établi à la Libération par un communiste et un gaulliste qui partageaient une conception bureaucratique de l’Etat.

On peut regretter qu’au départ ces équipes aient été constituées presque exclusivement de jeunes diplômés. Ils n’avaient pas été formés au travail pluridisciplinaire qui implique des méthodes rigoureuses pour être efficace ; ils avaient du mal à sortir de leurs spécialités et de leurs langages repectifs souvent ésotériques ; ils ont éprouvé de graves difficultés pour communiquer avec les responsables des services traditionnels et les élus, d’autant qu’on était à une époque de contestation effrénée sous-tendue par les idées marxistes et les utopies gauchistes qui inspiraient les discours fumeux d’alors. Ils pensaient qu’il fallait tout réinventer, faire table rase du passé et ne pas perdre son temps à écouter les propos des vieilles badernes d’urbanistes de la génération précédente. Malgré tout ils se sont formés sur le tas et par un travail de fourmis ils ont instillé les préoccupations de qualité de l’environnement, du cadre de vie, de l’art urbain et paysager au sein des ministères chargés de l’Equipent et de l’Urbanisme. S’ils n’ont pas toujours réussi à imposer le meilleur du moins ils ont souvent évité le pire. Ils ont fini par être efficaces car ils ont bénéficié de plus de stabilité que beaucoup de fonctionnaires mutés au grès de leurs avancements ou des changements d’affectation correspondant à leurs souhaits. Cette stabilité a permis aux contractuels, qui étaient souvent des militants, d’approfondir le domaine qui les passionnait et de s’investir pleinement dans leur travail.

Je n’ai abordé que le cas des contractuels chargés des études d’urbanisme mais il existe d’autres domaines où ils jouent un rôle majeur comme les hôpitaux dans lesquels la plupart des médecins, les Patriciens Hospitaliers, sont des contractuels, d’ailleurs souvent recrutés sur concours. On ne peut pas dire que ces médecins ne jouent pas un rôle essentiel de service public. Il n’y a pas de lien entre service public et statut des fonctionnaires qui d’ailleurs permet à certains « grands serviteurs de l’Etat », comme on dit, de s’en servir pour assouvir leur appétit de pouvoir.

En tout cas pour assurer la qualité du cadre de vie, les services publics doivent pouvoir disposer des professionnels nécessaires par le recrutement de contractuels dont le statut doit être renforcé. Si le droit commun du travail s’appliquait à tous les agents des services publics, ce qui serait conforme au principe de la République d’égalité de tous les citoyens devant la loi, la question des contractuels ne se poserait plus.

Jean Cabanel 25 mars 2018

* Devenue : circulaire 72-43 du 10 mars 1972 ( B.O. 72-25).

** Droit des contractuels, Jean Cabanel, Economica, 1988.

Fonction publique, les contractuels, Jean Cabanel et Jean-Loup Gourdon, Economica,1991.

La Lettre aux contractuels du secteur public. Publiée de février 1982 à mars 1989.

 

 LA GRANDE ARCHE de La DEFENSE

Je viens de lire le compte rendu d’une intervention à une conférence organisée il y a quelques mois par le Club Ville Aménagement sur la Grande Arche de la Défense à Paris. Il est dithyrambique, exalté même sur l’œuvre de Johann Otto von Spreckelsen au regard non seulement de l’architecture mais aussi de l’urbanisme

.

Je veux bien que l’on parle de chef d’œuvre architectural. C’est vrai que ce monument est admirable dans sa simplicité, remarquablement bien proportionné, et à l’échelle du site. Mais le vide ménagé entre ses parois en fait une véritable soufflerie qui crée un microclimat venteux provoquant d’importantes déperditions de chaleur dans le quartier. Il aurait été convenable que le jury prenne en compte l’impact énergétique de tout ça. Ces courants d’air désagréables engendrés autour de lui sont parfois dangereux pour les personnes un peu fragiles, et en tout état de cause ils ne participent pas à la création d’un lieu où il ferait bon vivre. Il ne fait que jalonner un axe qui se poursuit bêtement vers l’ouest à travers Nanterre par une voie rectiligne qui n’en finit pas et va vers on ne sait où, bordée d’alignements d’immeubles qui se veulent chics de part et d’autre d’un espace agréablement planté.

Il faut le dire : la Grande Arche de La Défense est un monument très beau certes, beau, beau mais idiot.

En fait le vrai chef d’œuvre architectural du quartier de la Défense se situe à ses pieds, c’est le CNIT (Centre national des industries et techniques). Beau, innovant, épuré il était admiré de tous. Sa voûte autoportante constituait un admirable espace de vacuité propre à accueillir de grands évènements comme des salons ou des foires, indispensable dans la vaste région parisienne. A l’origine il émergeait avec élégance du sol. Ce chef d’œuvre du XXème siècle aurait dû être sauvegardé dans le site prévu pour son implantation : l’espace vert comme on disait à l’époque qui devait être créé au centre du quartier. Mais le béton a coulé à flots autour de lui pour réaliser peu à peu des couches successives de sous-sols et de dalles. Ainsi le CNIT à largement été enfoui et son admirable volume intérieur a peu à peu été grignoté, encombré, rigidifié, réduit par l’implantation de boutiques et de bureaux.

Le CNIT fut réalisé avant l’époque gaullienne mais inauguré en 1969 au tout début de celle-ci. A cette occasion André Malraux déclara : « Depuis les grandes cathédrales gothiques, on n’a rien fait de semblable ! ».

J’ai été un des premiers occupants de La Défense. J’avais un bureau dans un immeuble de la rue Bellini, qui abritait une filiale de la Caisse de Dépôts et Consignation ayant des activités à l’international. Comme mes collègues j’arrivais tout crotté à mon travail car tout était en chantier. J’avais confiance, je pensais qu’allait être créé dans le quartier un environnement qui s’accorderait aux aspirations de bien-être de l’époque. Pas du tout, j’ai vu couler du béton pour élever une montagne de sous-sols ! Jean Millier(1917- 2006) présida de nombreuses années aux destinée l’établissement public chargé de l’opération, ce bétonnage est donc essentiellement son œuvre. J’en rage encore.

La Grande Arche n’est que le point culminant d’entassements de parkings, de couloirs, de dalles. Sans compter le hall lugubre d’accueil des voyageurs et des quais de gare aussi peu avenants que ceux de Chatelet-les-Halles et Auber ; tout y est fait pour désespérer les milliers de travailleurs qui empruntent ces espaces. S’il y a une histoire triste à raconter ce serait bien celle là.

A la suite d’une lecture d’un bouquin de Le Corbusier j’avais admiré du pont du paquebot France la forêt de gratte ciel qui se détachaient dans le ciel de New York au soleil couchant. J’avais apprécié le courage du président Pompidou, un homme de culture épris de modernité, quand il avait défendu je ne me souviens plus dans quel média la construction des tours de La Défense contre la forte opposition de son propre électorat. Il disait aussi dans le même texte que la perspective depuis l’Arc de Triomphe ne pouvait pas se poursuivre indéfiniment. Elle devait se terminer par une place bordée par les constructions qui devaient la clore. Ses successeurs ont cru malin de remettre en cause cette idée sans expertise de son bien fondé.

Dans le quartier de La Défense il n’y a pas que La Grande Arche. Quand je m’y promène je ne lasse pas d’admirer le travail de tous ceux qui sont parvenus à faire pousser des arbres dans un milieu aussi artificiel qu’une dalle de béton balayée par les vents. Ils ont réussi l’exploit de créer une esplanade plantée avec des recoins agréables contrairement à ce que l’on prédisait. J’admire ceux qui ont réussi à faire un raccordement quelque peu élégant entre deux dénivelés ici, à rafistoler un loupé par là, à dissimuler une horreur ailleurs, à créer une rampe pour les handicapés et mères de famille alors que seulement des escaliers étaient prévus. Oui j’admire ces exploits dérisoires pourtant héroïques, les tentatives parfois pathétiques faites pour rendre quelque peu vivables certains lieux. On pourrait créer un itinéraire à la Sempé pour faire découvrir les traces de ces exploits ou même rédiger une thèse sur le sujet si l’humour était de mise en la matière.

 

Jean Cabanel 1/3/2018

 

 PLAINE de MONTESSON : l’échec de Delouvrier

 

 De la terrasse du parc de Saint-Germain-en-Laye la vue s’étend de la plaine de Montesson jusqu’aux tours de la Défense. La dégradation de cette plaine est pour moi représentative de l’échec du schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris établi à partir de 1963 sous la houlette Paul Delouvrier (1914-1995).

Dans les premières années qui ont suivi la guerre, l’implantation des constructions et des activités économiques de la région de Paris s’était effectuée de manière anarchique. Conscient de l’enjeu, le chef de l’Etat chargea un haut fonctionnaire, Paul Delouvier, de remettre de l’ordre dans tout ça alors que, dit-on, ils survolaient ensemble en hélicoptère la région, en tenant compte les enjeux démographiques, économiques et les aspirations nouvelles de la société.

Comme beaucoup des jeunes d’alors épris d’avenir j’avais été séduit le schéma établi à la suite de cet entretien. Enfin avec lui seraient tracées des limites nettes entre ville et campagne, la Paris ne s’étendrait plus bêtement en tache d’huile, les villes nouvelles seraient séparées entre elles et de la capitale par des coupures vertes constituées d’espaces naturels, de terres agricoles, de parcs… Ces coupures vertes agencées de manière cohérente assureraient la cohésion de l’ensemble. Le tout était présenté dans des documents faits pour convaincre : papier de qualité, beaux caractères, composition soignée et des plans clairs largement coloriés. Chaque teinte correspondait à la destination d’une zone : urbanisation plus ou moins dense, activité, réserve naturelle. On trouvait des passages qui ne pouvaient que plaire comme : « La recherche de la beauté, impératif trop oublié de ceux qui modèlent un cadre de vie impose à « l’urbanisme conscient » de restaurer la « valeur de site », non seulement pour préserver ceux qui doivent rester vierges de constructions mais aussi de choisir les sites où implanter les villes nouvelles et leurs zones d’accompagnement

Dans les documents publiés à partir de 1963 la plaine agricole de Montesson figurait parmi les espaces qui devaient être préservés. 55 ans après elle est grignotée de tous les côtés par des lotissements, des aménagements les plus divers. C’est triste à regarder alors qu’au cours d’une promenade effectuée en 1968 j’avais pu contempler avec mes amis Guy et Jeanne la perspective qui était restée encore intacte malgré les remous de l’histoire.

Cette perspective aurait pu être conservée si des moyens en humains, financiers, techniques y avaient été consacrés par les pouvoirs publics, comme au maintien de tous les espaces non construits que l’on veut préserver pour assurer une bonne qualité de la vie. En effet les « vides » dans l’urbanisation étant particulièrement vulnérables, des moyens financiers et techniques doivent leur être consacrés pour les protéger ; les documents d’urbanisme ne suffisent pas il faut que leur finalité soit affirmée concrètement par un projet paysager. Les « vides » dans l’urbanisation doivent être défendus car ils sont l’objet de nombreuses convoitises de la part des promoteurs et des aménageurs ! Depuis Vitruve (vers 90 et 20 av. J.-C) on sait que la qualité des aménagements dépend essentiellement d’une bonne répartition des pleins (ensembles urbains) et des « vides » (terres agricoles, parcs).

Il aurait dû en être ainsi particulièrement pour la plaine de Montesson qui est un bien culturel exceptionnel car elle est constitutive du projet de la terrasse du château de Saint Germain-en-Laye de Le Nôtre conçue pour la vue que l’on a sur elle et au delà sur Paris. En plus elle répondait aux aspirations de la société les plus actuelles en matière de cadre de vie. Elle avait une valeur beaucoup plus grande que le béton coulé pour construire La Défense ou l’opéra de la Bastille. Pour la conserver il aurait fallu qu’une collectivité publique acquiert les terres agricoles et y reconstitue un bocage. Les parcelles ainsi créées auraient été louées à des maraîchers. Ce n’était ni compliqué, ni coûteux. En tout cas un terrain même protégé par un document d’urbanisme ne doit jamais être laissé à l’abandon comme c’est le cas en l’espèce sinon un promoteur a tôt fait de promouvoir avec beaucoup d’insistance et parfois de pression sa solution pour remédier à un état lamentable.

Paul Delouvrier n’était pas urbaniste mais inspecteur général des finances, il avait été aussi résistant ce qui constituait une qualité déterminante à l’époque pour se voir confier des responsabilités. Il avait fait ses armes en matière d’aménagement du territoire en Algérie et il avait acquis un ascendant particulièrement fort sur tous les services de l’Etat après avoir prononcé en qualité de délégué général du gouvernement en Algérie un discours remarquable qui avait contribué à détacher les « pieds noirs » de l’emprise des extrémistes, ce qui avait évité des troubles qui auraient pu être très graves pour le pays. Il ne connaissait rien en matière d’art urbain et de paysage. C’était excusable, mais il n’a pas fait le moindre effort pour se cultiver en ces matières comme l’avaient fait Haussmann et Alphand en leur temps. Il n’a pas considéré comme prioritaire la création de la trame verte, pourtant prévue dès le départ, constituée de terres agricoles, de parcs, d’ères sportives, le tout agencé de manière cohérente pour assurer le bon équilibre entre ville et campagne. L’importance de cette trame verte avait été saluée comme fondamentale par André Malraux en conseil des ministres lors de la présentation du schéma. Il n’a pas consacré les moyens nécessaires pour assurer sa mise en place; il a préféré consacrer pratiquement tous les moyens au béton et au goudron. Il fut encouragé dans cette voie par Léon-Paul Leroy (1915-2001) directeur des sociétés d’équipement de la Caisse des Dépôts et Consignation qui a parsemé la région parisienne, comme d’ailleurs l’ensemble du territoire, de grands ensembles tristes et autres ZUP (Zones à Urbaniser en Priorité) qui sont de nos jours à l’origine de tant de difficultés. Il ne fut pas aidé non plus par le ministère de l’Agriculture qui ne fit rien pour maintenir l’agriculture en périphérie urbaine préférant de beaucoup agrandir les surfaces des exploitations à coup de remembrements destructeurs de bocages en particulier sous l’égide d’Edgard Pisani (1918 – 2016). On peut se demander d’ailleurs si les coupures vertes, les zones tampons prévues au schéma n’étaient pas considérées par lui comme un simple habillage pour faire passer le schéma d’infrastructures routières et d’implantation des villes nouvelles. On peut s’interroger aussi sur le fait de savoir si ces zones officiellement protégées n’étaient pas considérées par certains comme des réserves réserves foncières vouées à être aménagées le moment venu.

Si le général de Gaulle survolait à nouveau la région parisienne en hélicoptère, il constaterait que désordre est à présent encore plus grave que celui des années 60, à la différence près que les infrastructures routières y occupent une place démesurée et qu’elles déstructurent souvent l’urbanisation.

Cette chronique est particulièrement d’actualité car l’Etat comme les collectivités territoriales élaborent un plan d’aménagement du Grand Paris. A mon sens l’ensemble devra être structuré autour d’un réseau cohérent d’espaces agricoles, de réserves naturelles, de parcs et jardins, de terrains d’activités sportives. Pour qu’il en soit ainsi il faudra consacrer des moyens humains et financiers à ces espaces vulnérables qui doivent être défendus contre un tas d’appétits. Ces moyens serviront à l’établissement de projets paysagers, à leur mise en œuvre concrète sur le terrain et à leur gestion pour ne pas retomber dans les erreurs des années Delouvrier.

Jean Cabanel 15 février 2018

 

PAYSAGES AGRICOLES de l’après pétrole

Dans le hall d’entrée du ministère chargé de l’Ecologie est présentée une exposition ayant pour thème Des paysages pour demain qui montre des opérations expérimentales effectuées dans la perspective de l’après pétrole.

Concentrons-nous sur le devenir de nos paysages agricoles – particulièrement vulnérables dans notre pays malgré leur valeur culturelle, touristique, économique – dans la période de l’après pétrole. Ils devront être économes en énergie ce qui implique que les terres devront être protégées des vents, de l’évaporation. Concomitamment le réchauffement climatique nécessitera de lutter contre les ravinements qui amplifient les inondations, et de conserver l’humidité du sol au maximum. Pour y parvenir il faudra aménager les grands paysages en les structurant concrètement par des haies, des fossés, des talus, des boisements, des bocages, il conviendra par ailleurs de restaurer et de créer des terrasses de culture et des réseaux de petite hydraulique pour économiser l’eau et lutter contre les effets ravageurs des ruissellements lors des fortes précipitations. Cette exposition, à mon sens, aurait dû insister sur l’importance pour notre avenir des structures paysagères, prévues par la loi paysage, au regard de l’économie de l’énergie et du réchauffement climatique.

 En outre, ces structures paysagères joueraient un rôle majeur dans le renouveau des méthodes agronomiques élaborées par la nouvelle génération d’agriculteurs comme, par exemple, la permaculture de Perrine et Charles Hervé-Gruyer à Bec-Hellouin qui a fait la preuve de son efficacité économique en étant très rémunératrice car elle est réellement productive – il ne faut jamais confondre productivité et rendement. Ces méthodes vont se généraliser compte tenu la demande de plus en plus pressante des consommateurs en produits bio et de leurs exigences en matière de respect de l’environnement.

Au lendemain de la guerre, à une époque de pénuries alimentaires, de famines parfois, l’urgence était de subvenir aux besoins quantitatifs pressants. Les jeunes agriculteurs de la jeunesse catholique (JAC) en particulier, se sont engagés avec enthousiasme dans l’agriculture de rendement voulue par la majorité de la société. Ce modèle d’agriculture développé à l’extrême, a détruit beaucoup de paysages et la richesse écologique qui allait avec.

A présent, compte tenu de l’évolution des aspirations de tout le monde, il faut mettre en place avec détermination de nouveaux modèles de grand paysage ; cela implique de consacrer des moyens matériels et humains pour les concevoir, les créer, les gérer, les protéger. Les paysages ruraux de l’après pétrole devraient ressembler étonnamment à ceux de l’avant pétrole tels qu’ils existaient encore dans les années 50. Mais ce ne sera pas un retour en arrière car les savoirs de toutes les disciplines ont évolué, les techniques également, les machines agricoles pourront être adaptées aux dimensions des terrains alors que précédemment, en France du moins, c’est le parcellaire qui a été agrandi en fonction des possibilités des tracteurs et sous l’effet de la politique très active de remembrement.

Dans la perspective de l’après pétrole et du réchauffement climatique nos paysages doivent retrouver leurs parures de bocages, de murs de pierres sèche, de boisements. Belle perspective pour la génération actuelle que de promouvoir sur l’ensemble du territoire un projet paysager dépassant les opérations anecdotes décrites dans l’exposition. Nos jeunes devront faire mieux en matière de qualité que leurs parents et grands-parents !

Jean Cabanel 29/01/2018

PAYSAGE de cités HLM,

selon Alice Zeniter, L’art de perdre, Flammarion, 2017.

« C’est un paysage dessiné à la règle, à grands traits logiques : angles et arêtes des bâtiments, démarcations entre les dalles des plafonds, les rouleaux de lino au sol, lignes des rampes, froides sous la main, qui traversent la cage d’escalier. C’est un système qui s’épuise en parallèles et en perpendiculaires à force d’être répété à toutes les échelles dans les bâtiments…… Il n’y a pas de repos, pas de répit dans ce monde d’équerres, à part peut-être, au milieu des barres, le terrain de jeu des enfants qui dessine au sol un ovale étonnant de douceur. »

J.C. 25/01/2018

 

HALLES de PARIS: le trou mal aimé

 Il nous arrivait souvent dans les années 50 après être allés au cinéma ou au théâtre, voire s’être aventurés dans un cabaret littéraire à la mode, de nous attarder de brasseries en cafés sans regarder notre montre. On s’apercevait soudain que nous avions laissé passer l’heure du dernier métro pire de notre dernier train de banlieue. Nous nous dirigions alors d’un pas traînant vers les halles. C’était animé toute la nuit avec ses « forts » qui trimbalaient des cageots de légumes pour servir les commerçants venus s’approvisionner très tôt avant d’ouvrir leur magasin ; il y avait aussi quelques bouchers qui portaient sur leur épaule des carcasses sanguinolentes, des loueurs de « diables » pour transporter les marchandises d’un « carreau » vers un véhicule de livraison. On était certain de trouver là des restaurants et des bistrots ouverts toute la nuit. Nous nous faisions servir une soupe aux oignons ou au fromage. Ça sentait la sueur, les légumes pourris, la vinasse ; c’était sale. On côtoyait des putes, des filles esseulées à la recherche d’un amant, de belles bourgeoises en robe longue sortant d’un spectacle, des starlettes qui venaient s’y faire photographier, des rats, des pauvres qui avaient le droit de prendre les restes après que la cloche signalant la fin du marché eût sonné. Puis, vaseux, on repartait prendre le premier métro puis notre train de banlieue.

C’était l’ancien monde. Il ne pouvait pas perdurer pour des raisons sanitaires, commerciales, d’encombrement du trafic en plein centre de la capitale. Il devait déménager. Son départ à Rungis s’inscrivit dans le cadre de la politique gaullienne d’aménagement commercial du territoire pour rationnaliser les approvisionnements, rendre plus transparente la fixation des prix afin, pensait-on, de les faire baisser. Ainsi aux quatre coins de la France furent construits des marchés d’intérêt national (MIN). Comme pour Rungis leur conception, leur construction et leur financement étaient assurés par la Caisse des Dépôts et Consignation et sa filiale la Société Centrale pour l’Equipement du Territoire qui animait un réseau de bureaux d’études et de sociétés d’aménagement chargées de mener les opérations.

Les halles de Baltard dès la fin de leur évacuation furent envahies par des saltimbanques, des étudiants, des jeunes cadres avides de nouveautés. On s’y rendait pour assister à des spectacles décoiffants imaginés par des troupes de jeunes acteurs qui n’hésitaient pas à se dénuder. C’était osé, nouveau, gai, on allait aux Halles se marrer, se sentir libérés des anciens tabous, ça préfigurait mai 68. Toute la jeunesse branchée parisienne s’y retrouvait en ayant l’impression d’aller à des spectacles populaires alors que la jeunesse ouvrière encouragée par la CGT, elle, allait encore au TNP assister à des spectacles représentés dans des décors dépouillés pour y entendre de beaux textes. A mon sens ce fut vers cette époque que prit naissance le milieu des « bobos » : ces jeunes cadres voyageurs de « gauche » qui allaient en toute bonne conscience s’approprier les logements et les ateliers des travailleurs relégués dans des banlieues de plus en plus lointaines.

Il fallut trouver une destination à cet espace central ainsi libéré, d’autant qu’allaient s’y croiser en souterrain les lignes du réseau express régional (RER). Il y eut un tas de projets, le plus sinistre fut celui poussé par Michel Debré (1912-1996) qui voulait y installer son ministère des Finances. Le plus sage était défendu par un vieux monsieur qui plaidait, devant le lieu d’exposition des maquettes des différents projets, pour la réalisation d’un simple mail. Finalement le président de la République choisit sur les conseils de son fidèle compagnon René Capitant (1901-1970) un projet d’urbanisme souterrain inspiré de celui de Montréal. Et le creusement du trou fut programmé.

Dès que les bulldozers entrèrent en action pour démolir les halles de Baltard ce fut une levée de boucliers ; des manifestations musclées se multiplièrent au cours de l’une d’elles un CRS fut gravement blessé. Pour la première fois ce n’étaient pas les membres clairsemés souvent grisonnants des associations de défense du patrimoine qui protestaient mais toute une jeunesse. Pourquoi une telle violence ? C’était à mon sens le fait d’une nouvelle génération qui défiait le pouvoir des ingénieurs, des financiers, des technocrates, de l’Etat gaullien, un peu trop rigide sur le plan moral à son goût, qui commettaient un acte de vandalisme qui niait la valeur culturelle d’un lieu ayant pour elle une grande valeur affective.

Malgré tout le trou fut creusé de plus en plus profondément, en émergeait curieusement la fontaine des Saints Innocents emmitouflée dans des bâches, perchée sur un échafaudage qui semblait bien frêle pour la soutenir ? De nombreux Parisiens prirent l’habitude de se promener autour du cratère en formation, pour regarder avec inquiétude l’avancement des travaux. Un film sorti en 1974 ayant pour titre Touche pas à la femme blanche de Marco Ferreri (1928-1997), sous la forme d’une parodie western, rend bien compte de manière sarcastique de l’ébullition qu’a suscitée cette opération mal aimée. Le film comportait d’ailleurs une reconstitution de bataille tournée au fond du trou qui faisait illusion : le spectateur était transporté dans un paysage du lointain Far West américain. Je me souviens, je ne sais pas pourquoi, d’Alain Cuny disant de sa belle voix de tragédien:

– Père j’étais attaqué et vous ne m’avez pas défendu.

– Vois-tu mon fils je ne le pouvais pas car j’étais en train de manger de cerises ; lui répondait son partenaire.

Après de nombreux mois les Parisiens et les banlieusards découvrirent les stations du RER. Ils les avaient imaginées superbes compte tenu des discours, des controverses qui avaient eu lieu au sujet de cette opération en raison de l’importance de son enjeu. Ils découvrirent au contraire des espaces à l’esthétique affligeante avec des sols noirs, un éclairage qui donne mauvaise mine, des assortiments de carrelages de couleurs créant une impression de grisaille, alors que des plasticiens de talent auraient su créer une ambiance gaie, pimpante digne des millions de passagers qui empruntent quotidiennement les gares des lignes qui s’y croisent et leurs couloirs. A coup sûr c’est une engeance de pisse-froids qui ont décidé de tout dans cette réalisation y compris de l’esthétique estimant d’ailleurs que le beau n’existe pas, que c’est une chose secondaire, qui vous disent « ce qui est beau pour vous ne l’est pas pour moi » et gnagnagna, comme s’il d’existait pas de consensus sur le beau. Malgré tout pour faire un geste culturel cette engeance a choisi pour décorer la salle des pas perdus deux sculptures d’artistes réputés l’une de Germaine Richier (1902-1959) particulièrement lugubre pour marquer le point de rencontres qui sont en général joyeuses, l’autre de Pierre-Yves Trémois (1921-1999) évoquant on ne sait pas pourquoi l’Afrique ; elle avait d’ailleurs séduit une femme de couleur qui pendant des dizaines de mois s’est tenue devant elle pour faire ses dévotions à ce qu’elle imaginait être un fétiche. On sent que les ces œuvres ont été choisies sans tenir compte des besoins des gens qui fréquentent ces lieux. Un espace public traversé par des gens pressés n’est pas une galerie d’art. Les œuvres doivent répondre aux besoins du vaste public qui désire se retrouver dans un cadre agréable.

Le creux lui-même a été comblé par un centre commercial banal qui n’est plus en rien le ventre de Paris qu’étaient les anciennes halles ; il ne nourrit pas la capitale mais a pour vocation essentielle de tenter le chaland en lui proposant du superflu. En surface des bâtiments d’une modernité également banale avaient émergé. Ils donnaient sur un espace libre aménagé de manière inutilement compliquée, replié sur lui-même, déconnecté des constructions environnantes pourtant magnifiques comme la église de Saint Eustache et la Bourse de Commerce. Les aménageurs n’avaient même pas pris soin de les restaurer !

Malgré les sommes dépensées, la masse d’études préalables effectuées, cet ensemble n’a jamais été aimé. Cette insatisfaction a décidé les édiles de le remodeler entièrement afin de mieux l’insérer dans le quartier. Il y eut un concours, ce fut le projet de la « canopée » donnant sur un espace paysager qui fut retenu pour sa légèreté, sa transparence.

Cette appellation de « canopée » constitue un abus de langage pour faire mode. Une canopée est en effet constituée par le milieu aérien de la végétation ce qui n’est nullement le cas. Dans la réalité ce n’est plus le voile léger et transparent annoncé mais une voute banale qui n’a pas les qualités figurant dans les simulations trompeuses présentées aux élus comme au public. En plus elle ne protège même pas de la pluie ! Résultat : ce nouveau coup architectural coûteux a déçu tous ceux qu’il avait séduits lors de sa présentation initiale!

Quoi qu’il en soit cette voute est préférable à ce qui existait précédemment, elle s’ouvre largement sur une esplanade à caractère paysager bien accordée à son environnement, elle a été créée par l’atelier d’architecture Seura. Son parti sobre, aéré, permettra d’admirer l’église de Saint Eustache en cours de restauration comme l’ancienne Bourse de Commerce vouée à devenir une fondation d’art contemporain. Disons le clairement il y a tout lieu de penser que ce sera une réussite quand la végétation aura pris son essor. D’ailleurs les paysagistes français on fait preuve de leur capacité à végétaliser des dalles comme celle de La Défense, mais aussi des murs comme l’a fait Patrick Blanc (1953). En la matière ils ont acquis une renommée internationale. Ne boudons pas notre plaisir de saluer ce qui sera dans quelques années réussite paysagère.

Par contre du côté des stations RER et de leurs dépendances c’est noir sur noir du sol au plafond avec de temps à autre des éclats de gris sur certains murs. C’est radical et sans concession comme si l’objectif était de donner mauvais moral aux millions de travailleurs qui s’y croisent, à croire que le but final est de désespérer la banlieue. Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner que tant de Parisiens soient accro aux antidépresseurs, c’est à se demander si la RATP n’est pas subventionnée par les firmes qui les produisent. Pourtant la réalisation de la ligne 14 avait fait espéré un changement d’attitude de la régie : les espaces y sont plus lumineux, le sol n’est pas lugubre et en plus il résiste bien, l’éclairage n’est pas blafard, on s’y sent mieux; et l’exemple du métro de Bruxelles montre que l’on peut rendre attrayants les gares et les couloirs souterrains.  C’est très bien de s’occuper du bien être des populations animales mais il faudrait d’abord veiller à celui des usagers qui passent des heures et des heures dans les transports en commun- Mais remontons à la surface !

Quand je me rends dans le quartier des Halles je ne peux pas m’empêcher de pénétrer dans l’église de Saint Eustache qui fait partie intégrante de l’espace urbain, et de toutes les manières j’aime visiter les églises pour leurs beaux volumes, leur architecture, et les œuvres d’art qui s’y trouvent. En entrant dans l’église de Saint Eustache, je me rends à la chapelle de la Vierge située derrière le grand autel pour admirer la fresque de Thomas Couture (1815-1879) qui se trouve sur le mur de droite. Elle me rend rêveur. J’y vois uniquement les trois femmes représentées. Une d’extrême profil semble perplexe, elle a l’air d’hésiter de s’engager sur le chemin de la charité. J’imagine qu’il s’agit de l’impératrice Eugénie. Elle est tournée vers une compagne peinte de face, le visage rayonnant elle semble inciter Eugénie à franchir le pas. Une autre de dos, peinte en bleu, paraît être dans la confidence. Je trouve admirable cette représentation de l’hésitation à s’engager dans une voie qui touche à la sainteté.*

Quand j’ai réussi à me détacher de cette vision je poursuis ma visite d’abord pour admirer le magnifique plafond style Renaissance qui aurait bien besoin d’être nettoyé et surtout les chapelles latérales peintes selon les conceptions de Viollet-le-Duc (1814-1879). Certaines viennent d’être restaurées. Finalement, ces ajouts réalisés sous le Second Empire s’accordent bien à l’édifice et ils l’animent par une coloration vive qui pourrait dialoguer avec les teintes des fleurs et des feuilles qui ne manqueront pas d’embellir dans peu de temps l’esplanade qui vient d’être créée.

Jean Cabanel 10/01/2018

 

* Le titre officiel de cette fresque est La Vierge, consolatrice des affligés

 

PAYSAGES POLLUES:

 Villes, par le franglais

Quand on se promène dans certaines villes, en particulier dans Paris, on se demande dans quel pays on se trouve tant l’anglais est utilisé sans vergogne pour les enseignes et les publicité bien voyantes qui s’étalent sur les vitrines. Cela confine à l’absurde et même au ridicule. Par exemple dans ma rue très passante je relève celle d’un magasin ayant pour enseigne My Outlet dont la vitrine est « ornée » d’un bandeau portant cette inscription :Outlet PoP-uP Store.

Cet état de chose est contraire à la loi  94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, connue sous le nom loi Toubon, qui stipule dans son article 3 :

Toute inscription ou annonce apposée ou faite sur la voie publique, dans un lieu ouvert au public ou dans un moyen de transport en commun et destinée à l’information du public doit être formulée en langue française.

En fait cette façon de substituer l’anglais au français est une manifestation de la détestation de la langue française par les « managers » formés à l’école américaine. Impunément, puisque la loi n’est pas appliquée. Ils remettent en question un fondement de la nation, mais ils s’en moquent car ils n’ont aucune culture et ils s’imaginent être les rois du monde parce qu’ils ont lu des manuels de recettes de « marketing » venant des USA et qu’ils baragouinent l’anglais que l’on trouve dans ces bouquins. La connaissance de l’histoire les rendrait modestes car ce sont les Vénitiens qui ont créé l’économie financière internationale la plus brillante, la plus prospère ; elle s’est accompagnée par les créations de cités confondantes de beauté comme Venise. Eux étaient formés par la lecture de textes bibliques, théologiques, philosophiques grecs ou arabes et non par celle de théories économiques amorales. Eux vivaient dans du beau et non comme les cadres actuels qui acceptent de passer une grande partie de la journée dans des tours de bureau.

Les « soldes », les prix cassés, les baisses sensationnelles, les « outlet » sont obtenus généralement en pressurant les producteurs en poussant bébêtement à l’extrême le mécanisme de l’ajustement des prix en fonction de l’offre et de la demande. Cette prolifération de bandeaux publicitaires est une manifestation de leur absence de morale. Du temps des Vénitiens l’économique était fondée sur le principe du juste prix imposé par l’Eglise, elle n’en était pas moins très prospère. Depuis peu certaines entreprises commerciales ont fini par le comprendre mais cela reste encore trop marginal.

Grands paysages, par les panneaux, enseignes et affiches publicitaires

Les grands paysages sont pollués surtout aux entrées des villes par une débauche de panneaux, enseignes et affiches publicitaires. Figurez-vous que je viens de m’apercevoir que cette dérive est justifiée par la loi sous le prétexte de la liberté d’expression. En effet le code de l’environnement stipule dans son article L.581-1

Chacun a le droit d’exprimer et de diffuser informations et idées, quelle qu’en soit la nature, par le moyen de la publicité, d’enseignes et de pré-enseignes, conformément aux lois en vigueur et sous réserve des dispositions du présent chapitre.

C’est absurde car la publicité a souvent pour effet de conditionner le consommateur par un acharnement commercial qui lui fait perdre insidieusement sa liberté de conscience. Il serait temps de modifier ce texte de loi !

Evidemment d’autres lois et textes règlementaires ont été pris pour pallier dans une certaine mesure les conséquences désastreuses résultant du principe qui vient d’être rappelé mais les préfets ne manifestent pas un zèle intempestif pour les appliquer même s’ils sont condamnés. Il faut toute l’énergie d’une association comme Paysages de France* pour les faire plier. Je ne comprends toujours pas pourquoi le Parlement ne s’est pas doté d’une structure qui vérifie la bonne application des lois par les services publics.

Jean Cabanel 20/12/2017

 

* Paysages de France, 5 place Bir Hakeïm, 38000 Grenoble

 

A propos d’ADOLPHE ALPHAND

Des colloques viennent d’être organisés à l’occasion de l’anniversaire de la naissance d’Adolphe Alphand (1817-1891) considéré comme le créateur des parcs, jardins, squares parisiens du XIXème siècle . Sans minimiser son rôle je voudrais rappeler que le véritable concepteur de l’urbanisme végétal du Second Empire était Napoléon III lui-même. Il avait d’ailleurs de réelles compétences dans le domaine du paysage, on pourrait même les qualifier de professionnelles. Jeune, il avait été initié à l’art des jardins par le prince von Pückler-Muskau (1785-1871) quand ce dernier conseillait la reine Hortense qui avait elle-même beaucoup appris auprès de sa mère l’impératrice Joséphine à l’occasion de la création du parc de La Malmaison pour laquelle elle avait bénéficié de la collaboration des grands naturalistes Aimé Bonpland(1773-1858) et Alexander von Humbolt (1769-1859). De plus il avait dessiné quand il était en exil en Grande-Bretagne le parc de lord Hamilton.

Ce fut au préfet Haussmann (1809-1891) qu’incomba la mise en œuvre le projet de l’empereur. Pour réaliser ce programme exceptionnel il a réuni des personnalités de grand talent autour de l’ingénieur des ponts et chaussées, Adolphe Alphand : l’architecte Gabriel Davioud(1824-1881), l’horticulteur Jean-Pierre Barillet-Deschamps(1824-1873) et l’architecte-paysagiste Edouard André(1840-1911). Qui, dans cette équipe étaient les véritables concepteurs de ces admirables parcs que sont les bois de Boulogne, de Vincennes, les Buttes-Chaumont, l’avenue des Champs Elysées , les nombreux squares réalisés à cette époque comme celui des Batignolles ?

Dans son monumental ouvrage : « Les promenades de Paris », Adolphe Alphand a fait le bilan de son action. Ce qui frappe dans l’introduction, c’est la profonde culture de cet ingénieur en matière de parcs et jardins. Il a lu tous les ouvrages disponibles à l’époque traitant aussi bien des jardins italiens, français, anglais que chinois. Il avait même eu connaissance des peintures sur soie représentant les scènes du Yuanming Yuan (appelé « jardin du palais d’été » par Alphand). Il exprime ça et là des points de vue artistiques qui témoignent d’une véritable réflexion sur les effets des compositions paysagères : couleur, lumière, conséquences de la présence d’une multitude de promeneurs sur l’ambiance et sur l’échelle d’un parc. Je n’ai pas constaté une telle culture chez les ingénieurs et autres hauts fonctionnaires chargés de la mise en œuvre de la vaste politique d’aménagement du territoire de l’ère gaullienne.

Quand le lecteur passe à la lecture du corps même de l’ouvrage, il est quelque peu désarçonné. Il n’y trouve pas de clés de conception. Dans cette partie, l’ingénieur Alphand joue à l’ingénieur des ponts et chaussées en s’astreignant à ne décrire que les techniques mises en œuvre pour résoudre, par exemple, les problèmes auxquels étaient confrontées les plantations effectuées dans les parcs ou le long des avenues des villes. Elles étaient déjà soumises à la pollution, au compactage et au goudronnage des sols. Il ne mentionne pas les apports de ses collaborateurs comme si en tant que chef de service il se devait d’avoir assimilé mieux qu’eux l’ensemble des savoirs dans le domaine du paysage. Mais le fait qu’il se corsète dans l’attitude hautaine de « grand commis de l’Etat » ne signifie pas pour autant qu’il n’avait pas la sensibilité que suppose la créativité. D’ailleurs Edouard André lui a dédicacé son ouvrage sur L’art des jardins (publié en 1879 à une époque où il n’avait plus de liens de subordination avec son ancien chef de service), le qualifiant de « son illustre maître » et il lui attribue la paternité du parc Montsouris.

Jean Cabanel 05/12/2017 et 2006

 

SAINT-CYPRIEN et ARGELES -sur-MER. LE BOULOU retour après 50 ans à

Dans les années 65 j’étais fasciné par la politique puissante d’aménagement menée sur l’ensemble du territoire sous la présidence du général de Gaulle ; elle était comparable en ampleur à celle du Second Empire. Je m’intéressais en particulier à la création des stations touristiques dans le Languedoc-Roussillon menée sous la houlette de Pierre Racine (1909-2011), le haut fonctionnaire qui présida la mission portant son nom ; elle a disposé de moyens, de pouvoirs considérables, et de la durée, 20 ans. Mais en fait c’était la Caisse des Dépôts et Consignations et ses sociétés d’équipement locales qui assuraient concrètement la conception, la mise en œuvre et le financement des opérations. Ce sont elles les vraies responsables des aménagements comme souvent ailleurs ! Au sein de la Société centrale pour l’équipement du territoire SCET qui assurait la direction de l’ensemble, j’ai fait partie quelques mois du service des opérations d’urbanisme et touristiques. En fait dans ce service il n’était pas question de parler d’urbanisme, il ne faisait que superviser le montage financier des opérations, c’était à n’y rien comprendre et j’étais inquiet car les grands responsables que je côtoyais n’avaient aucune culture en matière d’art urbain dont étaient porteurs en particulier Pierre Lavedan (1885-1982) et Gaston Bardet (1907-1989). Les ingénieurs des ponts et chaussées qui dirigeaient les diverses sociétés d’équipement pensaient qu’il fallait se débarrasser des idées de ces vieux croutons pour faire du neuf, du fonctionnel, aller vite, ne pas se préoccuper des objections des associations de défense du patrimoine, le terme de beauté était proscrit. Leur caution esthétique était Le Corbusier (1887-1967), à l’époque vous deviez aimer le béton, les immeubles en hauteur sinon vous étiez considéré comme un retardé mental et si vous disiez qu’il était préférable de restaurer tel beau bâtiment plutôt de construire une mocheté à sa place vous étiez accusé d’être un dangereux gauchiste. J’avoue que j’avais du mal à me forger une opinion à partir des discours flamboyants des architectes qui jouaient les démiurges et ceux, brillants, des hauts fonctionnaires.

J’étais parfois séduit par les dires des uns et des autres mais aussi méfiant. Curieux de savoir comment les dossiers qui me passaient par les mains se concrétisaient sur le terrain, je visitais dès que j’en avais l’occasion les chantiers pour me rendre compte ce que cela allait donner quand ils seraient achevés. Il se trouve que plus de cinquante ans après, à la faveur d’une cure à Le Boulou, je suis revenu dans les stations d’Argelès-sur-Mer et de Saint-Cyprien.

Saint-Cyprien

 Le problème quand on se rend à Saint-Cyprien est de savoir où on est car il n’y a pas de ville.

Il n’y a pas de rues, mais une pléthore de routes qui desservent des résidences genre HLM, des lotissements, des terrains de camping. Le réseau est ponctué par une ribambelle de ronds-points qui donnent de jour comme de nuit le tournis et qui finissent par égarer l’automobiliste de passage.

Il n’y a pas de centre urbain constitué autour d’un édifice emblématique et d’un parc comme dans les stations de villégiature ou thermales datant en général du XIX éme siècle qui continuent d’être des modèles en matière d’urbanisme touristique. Le casino majestueux y est la signature de chaque station et concrétise les aspirations aux loisirs, aux fastes, parfois même à la culture des touristes. Ici le casino ressemble vaguement à un centre commercial, et se perd dans l’anonymat d’immeubles sans intérêt.

C’est autour de l’immense port de plaisance que finalement s’est quelque peu organisée la vie urbaine. Mais quand on s’y promène on s’aperçoit que les revêtements du sol de bas de gamme se sont fortement dégradés au fil du temps et que les immeubles ne forment pas un ensemble où on se sent bien du fait de la médiocrité des matériaux utilisés pour leur construction. A force de vouloir réduire les coûts à tout prix les comptables de la SCET ont fait perdre de la valeur économique à la station.

Soyons juste, soulignons la très qualité de la végétation de cette station ; comme dans toutes celles de la côte les paysagistes ont réussi à faire pousser des arbres dans un milieu particulièrement hostile. Quand je l’ai visité il y a plus de 50 ans le site était désolé ; ce fut un réel tour de force de créer des espaces de verdure propices au développement des activités de plein air avec en particulier la création d’un terrain de golf réputé. Mais les plantations n’ont pas contribué à la création d’espaces qui structurent une ville comme des avenues, des mails, des parcs, des places. Elles servent seulement à camoufler la médiocrité d’ensemble de la station !

 Argelès-sur-Mer 

Les critiques faites précédemment à l’aménagement de Saint-Cyprien s’appliquent aussi à l’agglomération nouvelle d’Argelès-sur-Mer constituée elle aussi d’un réseau de voies routières qui desservent une quantité de lotissements et d’innombrables terrains de camping qui sont en fait eux aussi des lotissements car à présent ils sont occupés essentiellement par des mobil home. La mission Racine a ignoré le charmant village catalan ancien construit autour de sa belle église romane, elle s’est cantonnée au périmètre de l’opération où fallait faire du nouveau, du fonctionnel, inventer un monde bien plus intelligent que tout ce qui avait existé avant ! A l’époque les architectes, les fonctionnaires, les hommes politiques, les promoteurs se devaient d’ignorer le patrimoine.

Ceci dit, soyons positifs : deux succès doivent être signalés dans l’aménagement de cette station :

– La longue promenade le long de la mer. Elle est agréable car les arbres qui y ont été plantés il y a un demi siècle offrent à présent un ombrage bien venu alors que le milieu était défavorable. Elle est bien dimensionnée car pour une fois des constructions anciennes qui la bordent ont été conservées et le gabarit des bâtiments nouveaux est à l’échelle de ce qui existait précédemment. Les pavés autobloquants bien que de médiocre qualité ont relativement bien résisté. On peut regretter toutefois l’établissement à proximité d’une place spacieuse aménagée en son centre d’un assemblage de boutiques minables qui dévalorise la station toute entière.

– Dans le prolongement de cette promenade le port et les immeubles qui le bordent forment un ensemble relativement bien proportionné qui attire les commerces de qualité et les flâneurs qui les font vivre même en dehors des mois d’été. ça et là des efforts de coloration a été effectués mais ils n’ont rien de comparables à ceux de Port-Vendres dont les immeubles ont été ravalés selon d’une palette de couleurs qui donne à l’ensemble du port un caractère à la fois pimpant, harmonieux et varié.

Port-Vendres

 Le Boulou

Les stations créées dans le cadre de la mission Racine ont été absurdement déconnectées de celles de l’arrière pays. Ainsi Le Boulou qui était une station ancienne réputée n’a pas bénéficié de la moindre considération de la part des équipes de cette mission, ni profité des moyens financiers considérables qui allaient avec.

L’établissement thermal de Le Boulou est idéalement situé à l’orée d’un grand parc paysager où se blottit, perdue dans un bois, une charmante chapelle. L’architecture des thermes est simple, bien proportionnée. Le bâtiment de dimensions modestes est propice à rendre le séjour des curistes agréable d’autant que le management comme le personnel de soins font tout pour y faire régner une ambiance conviviale. Cet établissement a de grands atouts pour l’animation de la vie locale mais il est isolé, éloigné du centre-ville qui se trouve de l’autre côté de la rivière, le Têt. Ils ne sont pas reliés entre eux par une promenade piétonne avenante ni même par des transports en commun pratiques. Bref ils semblent s’ignorer. Les thermes n’ont aucun lien non plus avec le casino pourtant tout proche à l’architecture sans charme, peu accueillante ; il donne l’impression de se replier sur lui-même.

Le cœur du village possède de nombreux équipements sportifs (stade, gymnase…) et culturels (musée, galerie d’art, maison des associations) en plus d’une superbe église romane, mais la culture n’est rien sans civilisation c’est-à-dire sans cité. A quoi sert tout cela si les commerçants désertent le cœur de ville à part comme ailleurs les banques qui abondent et les fleuristes et coiffeurs qui résistent. C’est le sort de tous les centres des villes moyennes et des villages de notre pays. Il faudrait que les économistes, les innombrables diplômés des écoles de commerce inventent un modèle économique et urbanistique concret pour permettre de reconstituer des centres de petites villes et surtout de villages vivants avec des commerçants et des artisans au lieu de se gargariser de chiffres, d’indices, de courbes et de nous affliger avec leurs sombres pronostics. C’est un défi qui leur est lancé!

C’est un défi car comme presque partout à la périphérie de Le Boulou s’est créée une zone de commerces au détriment de la campagne. Elle est faite d’une juxtaposition d’installations isolées les unes, de « grandes surfaces » ayant chacune d’elles son propre parking. Cette forme calamiteuse d’occupation des sols qui gaspille outrageusement les terres agricoles ressemble à un camp d’assiégeants déterminés à tuer tout commerce en centre ville. Cette situation est permise par les dispositions législatives et règlementaires de l’urbanisme commercial ; elles devraient être supprimées car une ville constitue un tout avec ses commerces, ses monuments publics et religieux, ses places où il fait bon vivre, et sa périphérie rurale qui doit être précieusement respectée.

Finalement Le Boulou est bien représentatif de l’état de l’urbanisme en France.

Enseignements à tirer

 On ne va pas se morfondre sur les chances gâchées dans le passé. Voyons plutôt les enseignements que l’on peut tirer de ces visites qui correspondent en quelque sorte à un retour sur expérience.

Le travers français de s’enfermer dans son territoire, dans sa zone, dans sa commune, dans sa discipline finit par se constater avec évidence sur le terrain. Il est consolidé par le système d’urbanisme français fondé sur le zonage qui organise la ségrégation en matière d’activités et d’habitat, il crée des désordres en matière de qualité de vie. Cela a aboutit à des échecs majeurs: dilapidation des terres agricoles, entrées de villes calamiteuses, quartiers en difficulté, dépérissements des centres des villes moyennes et des villages, absence de repaires. Il faut en venir à des projets globaux sur le territoire sur lesquels s’entendent et s’engagent les divers partenaires, formalisés dans des contrats, des directives paysagères, des chartes…

Il ne faudrait confier les responsabilités en matière d’aménagement qu’à des personnalités ayant une formation, une culture en matière d’art urbain et d’aménagement des campagnes en n’oubliant pas de prendre en compte la dimension plastique. L’absence d’une telle culture chez les brillants acteurs qui ont mis en œuvre l’aménagement des stations du Languedoc-Roussillon apparaît et se ressent clairement quand on visite avec un peu d’attention comme je l’ai fait Saint-Cyprien et Argelès-sur-Mer. Il ne suffit pas de réussir un concours difficile dans sa jeunesse pour être intelligent en tout et tout au long de sa vie.

Ce site grandpaysage gaullisme, en particulier sa rubrique méthodes, a été créé à la suite de l’ouvrage Aménagement des grands paysages en France (ICI Interface) pour combler les lacunes qui ont fait échouer sur le plan qualitatif la puissante politique d’aménagement de l’époque gaullienne.

JC 22/11/2017

 

ESPLAS, BOURNAZEL

Château d’Esplas

Le château d’Esplas est situé en Aveyron pas très loin de Saint Affrique, sur la route d’Albi à Millau. Il est modeste mais il faisait rêver beaucoup de gamins du voisinage qui s’amusaient à l’explorer en secret en y pénétrant par toutes sortes d’ouvertures que seuls ils connaissaient, certains même avaient la prétention de l’investir. Le propriétaire de l’époque, monsieur d’Alexandrie en imposait par son nom d’aristocrate et sa situation : ambassadeur disait-on. En plus il avait une cuisinière ce qui impressionnait fort les petits paysans d’alentour. Il avait entrepris des travaux de restauration mais compte tenu de la relative modestie des traitements des fonctionnaires il n’était pas allé très loin. Après sa disparition les choses en restèrent là. Le château tomba dans l’oubli.

Un jour le bruit se répandit que le château venait d’être acquis et que le nouveau propriétaire avait l’intention de le restaurer en y faisant de grands travaux. Personne n’y croyait vraiment car en Aveyron on est à la fois croyants et incrédules surtout quand une nouvelle ressemble à un miracle.

Le scepticisme commença à se dissiper quand le jeune maître des lieux organisa dans la cour du château une soirée pour se présenter et assurer le voisinage que le château une fois restauré et rendu habitable resterait comme par le passé le bien commun de tous. Evidemment personne ne crut à de telles promesses. C’était trop beau pour un si modeste lieu. A la suite de son propos le poète occitan Yves Rouquette raconta des histoires traditionnelles en patois qui enchantèrent tout le monde.

L’année suivante furent organisées des visites du monument par des étudiantes en histoire je crois. Ces visites avaient ceci de particulier que c’étaient les visiteurs qui racontaient l’histoire du château et la conférencière avait du mal à s’imposer, parfois elle ne dissimulait pas son agacement. J’ai retenu de ses propos que la tour carrée du château avait été construite en premier pour servir de refuge aux villageois, à leurs animaux, à leurs récoltes quand des bandes de brigands étaient repérées. Pour cette raison de telles tours sont parfois situées en fond de vallée. Quand l’alerte était donnée par le veilleur – il avait pour nom farabustal à La Verdolle – les bêtes et les gens déboulaient des pentes pour se mettre à l’abri dans ces tours. Dans notre pays, voyez-vous, les tours ne sont pas guerrières mais protectrices ! Ultérieurement des bâtiments ont été construits autour d’elles pour parfaire leur protection.

Au fil des visites qui se sont succédées les années suivantes on s’est aperçu que la toiture avait été entièrement refaite de magnifiques lauses, les ouvertures incongrues faites pour un usage agricole étaient supprimées, les murs extérieurs étaient recrépis à l’ancienne. Peu à peu des meubles, des tableaux trouvés par un réseau d’antiquaires garnissaient les pièces qui redevenaient chaleureuse. Le château retrouvait sa dignité, sa beauté au delà de tous nos rêves. On assistait à une métamorphose du château qui sûrement n’avait jamais été aussi beau. Cette résurrection avait un caractère miraculeux car cette restauration concernait un édifice qui n’avait rien d’exceptionnel, situé dans un minuscule village, dans un site guère grandiose, dans l’indifférence des habitants immédiats absorbés par leur travail quotidien et méfiants à l’égard des « grands ». Surtout cela ne correspondait pas à leur culture. Leur culture ce sont les fêtes de village où tout le monde se réunit sans distinctions sociales pour danser, boire et déguster la spécialité de chacun d’eux : soupe au choux à Pousthomy, lapins à Ennous. Sans parler des fêtes familiales où on retrouve des saveurs ancestrales : sanquet, flaune, farçou, melsat… et au cours des quelles on évoque avec nostalgie le lièvre au saupiquet cuit à la broche, avec sa partie « à point » pour les femmes et « saignante », pour les chasseurs, ou le perdreau mijoté au coin de l’âtre dans une toupine de terre d’où sortait un goûteux fumet.

Mais l’extraordinaire est que le château, comme s’y était engagé le tout nouveau propriétaire le premier jour, est devenu non seulement un lieu ouvert au public mais encore un lieu culturel exceptionnel car dans les lieux intimes qu’il offre ont été organisés de remarquables concerts ; on y a été reçu en invités par le maître et la maîtresse de maison. Je me souviens particulièrement du récital merveilleux d’une chanteuse argentine de toute beauté à la voix chaleureuse. J’ai en mémoire aussi une soirée donnée dans la cour où une jeune actrice disait des contes de Pérault éclairée par un rampe de bougies. A la lumière vacillante de celles-ci, en levant son buste ou en le baissant elle créait tour à tour des jeux d’ombre ou de lumière impressionnants. J’avoue avoir eu un peu peur quand il fut question du loup.

En relisant La quête du blé de Venance Dougados*, qui évoque en filigrane la vie intellectuelle brillante de la classe éclairée du Rouergue à la fin du XVIII ième siècle où on parlait de mathématiques, d’astronomie, contrairement à la vision arriérée des sociétés provinciales caricaturées par les fats de la capitale, je me suis aperçu qu’Esplas renouait ainsi avec la vie culturelle qui l’a animé longtemps ainsi que les autres châteaux de la région comme celui de Creissel ou le manoir du Py.

La personnalité précise des propriétaires est restée longtemps mal connue, on savait simplement que c’étaient des étrangers c’est-à-dire qu’ils habitaient Versailles. A mon sens l’absence de curiosité à leur égard s’expliquait par le désir inconscient de préserver la part de mystère qui entourait la renaissance du château. Ce ne fut que tardivement que l’on apprit que les « châtelains » avaient pour nom Martine et Gérald Harlin.

*DOUGADOS Venance, La quête du blé, présenté par Rémy Cazals, University of Exeter Press et Les Audois, Exeter (U.K.) et Carcassonne, 1997.

 

Château de Bournazel

 

Quand à l’issue d’une soirée musicale à Esplas nos hôtes, Martine et Gérald Harlin, nous ont annoncé qu’ils avaient repris le château de Bournazel et qu’ils nous ont fait part de leur projet ambitieux le concernant, j’ai été inquiet car je craignais qu’ils abandonnent notre modeste région et j’étais incrédule sur la faisabilité de ce qui était prévu. J’avais déjà visité Bournazel, je connaissais son état de délabrement et aussi sa dimension.

Quand je l’ai visité pour la première fois sitôt après le début des travaux de rénovation la façade Renaissance richement ornée de rondes-bosses, de bas-reliefs, révélait à nouveau sa splendeur, la pierre nettoyée ayant retrouvé sa chaleureuse teinte dorée. Le retour de façade avait un aspect ajouré car le mur arrière n’avait pas encore été reconstruit. Déjà la partie habitable du château avait été remeublée et les pièces étaient à nouveau ornées de beaux tableaux ; il y avait même le jour où j’y étais une jeune artiste qui s’activait devant son chevalet ce qui ajoutait un charme supplémentaire à la visite. Dès le départ les appartements ont été restaurés dans la perspective d’être habités ce qui donnait au visiteur l’impression d’être accueilli dans un cadre chaleureux et confortable de la demeure d’un ami comme cela avait été déjà le cas à Esplas. De la terrasse en contrebas le terrain où devait être reconstitué le jardin faisait l’objet de fouilles archéologiques, mais déjà les arbres qui pouvaient l’être avaient été plantés en particulier pour recréer le verger. Deux bâtiments situés sur le terrain étaient en ruine et semblaient destinés à le rester.

A ma stupéfaction lors de ma dernière visite en 2016 je découvris en approchant de Bournazel que ces deux bâtiments étaient reconstruits et magnifiquement coiffés de toitures élégantes. Surtout le jardin qui était encore en travaux quelques mois plutôt m’est apparu déjà dans toute sa splendeur avec ses parterres réguliers mais plantés de fleurs de la région comme la bourache, ce qui donne un caractère chaleureux, familier à un tracé qui pourrait être perçu comme trop rigide. Evidemment le bassin avait repris la place de celui qui avait existé, il créait un espace de quiétude où il faisait bon s’attarder. Les deux bâtiments jouaient leur rôle de fabriques pour animer visuellement l’ensemble et marquer la transition entre les parterres et le labyrinthe. En montant à leur étage on découvrait d’un côté le graphisme épuré du labyrinthe, de l’autre la calme géométrie des parterres Renaissance. De cet endroit le jardin et « son » château apparaissaient dans toute leur étendue paysagère qui révélait les splendeurs et les charmes de l’un avec l’autre. En m’attardant sur cette vision, je n’en crus pas mes yeux : une tour avait été reconstruite intégralement pour compléter l’architecture du château, parfaire son échelle et assurer l’harmonie de l’ensemble du site.

Le descendant de générations de petits paysans pauvres mais libres sur le lopin de terre dont ils étaient propriétaires, soupçonne que ceux ont construit ces merveilles, l’ont fait par orgueil, vanité ou pour imposer leur pouvoir ; cela me met mal à l’aise. Martine et Gérald Harlin, eux, ont fait acte de beauté et de justice à l’égard de notre patrimoine commun en effaçant les insultes dues à l’indifférence ou à la bêtise subies par une telle oeuvre qui participe à la qualité du cadre de vie populaire au lieu de se comporter comme ces flambeurs, finalement ridicules avec leurs yachts, dont les photos encombrent les magazines. Je les en remercie vivement d’autant que posséder un château c’est d’abord avoir froid et accepter beaucoup de tracas comme me le confiait l’héritière d’une grande famille d’aristocrates. Mais je continue d’avoir une préférence pour ce qu’ils ont fait pour le château d’ Esplas et sa tour-refuge dont la modestie me convient mieux.

 

MARTINE ET GERALD HARLIN

Je n’ai fait que croiser Martine et Gérald Harlin. Au départ ils étaient les miraculeux propriétaires qui avaient repris le château d’Esplas et qui lui avaient redonné tout son éclat. Cette restauration avait été remarquable par une recherche permanente de perfection dans le choix des matériaux comme les lauzes de la toiture, la réfection de l’escalier, la remise en état des charpentes, et des sols, le choix du mobilier, des tableaux. Cette restauration était un rêve. Jamais je n’avais imaginé que ce modeste château puisse faire l’objet d’une telle attention, d’un tel investissement culturel et financier. Leur nom m’est resté longtemps inconnu et cela m’allait très bien car le mystère contribuait au charme de l’aventure de ce château d’Esplas. Ce n’est qu’après le soir où ils ont annoncé qu’ils avaient repris le château de Bournazel, puis qu’une émission de télévision eut été consacrée à sa restauration au cours de laquelle Martine exposa en détail le projet, que l’on a précisément su que Gérald était un des patrons d’AXA, ce qui expliquait leurs capacités financières et que l’on comprit à quel point Martine était impliquée dans le milieu artistique, musical en particulier.

Sans les connaître vraiment j’admire Martine et Gérald Harlin car au lieu de dilapider leurs moyens financiers pour frimer sur la Côte d’Azur ils ont préféré les consacrer à restaurer des éléments oubliés de notre patrimoine ( Esplas et Bournazel ) et leur donner vie et organisant des concerts, en recevant en invités des inconnus comme moi qui s’y rendaient.

Quand j’animais le Mission du Paysage le cabinet du ministre de l’Environnement m’avait demandé de lui transmettre un dossier susceptible d’intéresser un mécène désireux de s’impliquer dans la restauration d’un jardin qui s’était manifesté auprès de lui. On a contacté les propriétaires de parcs et jardins historiques que l’on connaissait. A mon grand étonnement j’ai constaté qu’aucun d’eux n’avait établi un tel dossier. Je pris l’initiative de constituer au sein de la Fondation de France – la Fondation du Patrimoine n’existait pas encore – un groupe de travail dont l’objectif était d’élaborer des documents susceptibles de convaincre des entreprises, des banques de participer à des tours de tables pour aider les propriétaires à restaurer leur jardin ou parc. A cette occasion j’ai rencontré nombre de ces aristocrates nobles ou non qui consacrent leur énergie à maintenir un patrimoine paysager remarquable, longtemps dans différence de la plupart des instances culturelles. Evidemment compte tenu des délais nécessaires, des changements politiques, mon initiative ne s’est pas traduite par des résultats concrets mais d’autres voies ont été inventées en faveur des parcs et jardins qui connaissent actuellement un essor remarquable.

Martine et Gérald Harlin en recréant à Bournazel le jardin pratiquement en même temps que la restauration des bâtiments qui forment ensemble l’espace paysager, s’inscrivent dans la lignée de ces gens exceptionnels ayant une vision à long terme de la gestion de l’espace qui consacrent leurs efforts, associés à ceux de bénévoles, au maintien de notre patrimoine paysager national longtemps dans l’indifférence des pouvoirs publics, voire leur hostilité quand il était question de l’installation d’un équipement plus ou moins utile, sans le moindre respect des lieux.

Jean Cabanel 30/10/2017

 

POUR UN CODE DU TRAVAIL COMMUN AUX SECTEURS                               PUBLIC ET PRIVE

Il n’est question que de considérations économiques pour justifier la réforme actuelle du code du travail, elles sont semble-t-il fondées. Mais enfin, la priorité devrait être la bonne gouvernance du pays dans son ensemble qui suppose que les entreprises comme les services publics puissent recruter les meilleurs talents sur des fondements juridiques communs pour pouvoir agir avec le plus d’efficacité possible. L’urgence devrait être que le code du travail s’applique aux fonctionnaires comme aux personnels du secteur privé.

La coexistence de deux statuts du personnel privé/public, étanches l’un à l’autre, pose en particulier des difficultés de gestion des ressources humaines pour l’Etat qui ne peut guère recruter des spécialistes ou des gens de l’art déjà expérimentés dans les entreprises, les associations, les professions libérales. Cette situation suscite non seulement des problèmes pratiques mais encore elle contrevient aux principes démocratiques et républicains. Il n’y a aucune raison à présent que notre République continue à institutionnaliser une inégalité en matière du droit du travail contrevenant ainsi au principe d’égalité affiché sur tous les documents officiels. D’ailleurs je ne comprends pas que les fonctionnaires s’agrippent à un système qui les met en marge du droit commun d’autant que le droit du travail a considérablement progressé en matière de congés, de retraite, de sécurité de l’emploi. Il est parfois plus avantageux que celui des fonctionnaires qui, par exemple, ne disposent pas de l’équivalent de comités d’entreprise. Certes ils bénéficient d’une garantie de l’emploi que l’on dit quasiment absolue mais que l’on relise les textes des fonctions publiques : ils ne prévoient pas de garantie juridique en la matière et la liste des sanctions susceptibles d’être prises fait froid dans le dos.

Par ailleurs l’attention est focalisée en ce moment sur l’épaisseur du code du Travail. Cet état de fait résulte en grande partie de ce que les codes ne contiennent pas seulement les lois votées par le Parlement mais encore et surtout un tas de textes réglementaires qui finalement prennent le pas sur les lois, sans compter les références jurisprudentielles. C’est une dérive qui pervertit parfois l’intention du législateur et en diminue souvent l’impact en en retardant l’application. Le contenu d’un code devrait se limiter aux textes législatifs qui bien rédigés seraient suffisants pour permettre aux magistrats de fonder leurs jugements et aux services de prendre des décisions respectueuses de l’esprit pour lequel ils ont été votés.

Au demeurant, pour en revenir à l’objet de ce site Grand paysage gaullisme, constatons que le code de l’Environnement est pratiquement aussi volumineux que celui du code du Travail mais personne ne semble s’en soucier malgré son impact concret pour le moins mitigé sur notre cadre de vie et l’attrait de notre pays pour attirer des entreprises et des touristes.

Plus que ce que disent les textes, la qualité de notre territoire en terme d’art urbain, de grand paysage, d’environnement, de patrimoine implique la nécessité d’attirer les meilleurs talents en ces matières attestés par de bonnes références professionnelles parmi les architectes-urbanistes, paysagistes concepteurs, plasticiens, écologues…, conformément à des contrats adaptés ce que ne permettent pas les statuts de fonctionnaires attachés à un système de recrutement par concours en début de carrière alors que le monde change sans cesse. Malgré tout, pour faire face à des situations urgentes, les services sont conduits à imaginer des solutions tordues pour contourner les rigidités administratives, parfois à la limite de la légalité. Rappelons qu’Olivier Guichard dans les années 60 avait bien vu le problème à l’occasion de la création des Organisations Régionales d’Etudes et d’Aménagement d’Aires Métropolitaines (OREAM) qui avaient pour objectif de promouvoir des pôles de croissance afin de rééquilibrer le territoire par rapport à la région parisienne. Elles étaient constituées d’équipes pluridisciplinaires recrutées selon des contrats de travail semblables à ceux du privé, ce que permet le droit public, mais les soi-disant gardiens d’une orthodoxie administrative intangible de droite comme de gauche ont rapidement mis fin à cette initiative innovante sans une évaluation sérieuse de son intérêt.

Il faut savoir ce que l’on veut. Une politique de qualité de nos espaces implique une gouvernance dynamique de l’Etat lui permettant d’avoir recours à des talents attestés par des références dans leur domaine sans être muselée par des rigidités dépassées. Seule l’application de la même législation du travail à tous les salariés du public et du privé permettrait une telle gouvernance moderne et rigoureuse des ressources humaines des services publics comme du privé.

Jean Cabanel 5/10/2017

 

FONDS GRANDS-PAYSAGES à l’ENSP

Le centre de documentation de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage (ENSP) de Versailles dispose à présent d’un fonds  grands paysages. C’est légitime qu’il soit créé en premier lieu ici car la notion de « grand paysage » a pris corps la première fois à l’ENSP en 1983 lors d’un colloque ayant pour thème : Paysage, aménagement et développement local à partir d’opérations expérimentales lancées sur le causse Méjean, dans l’Ain, et dans le vignoble alsacien par Alain Riquois qui était alors le chef de la Mission du Paysage. On parlait à cette époque de « paysage d’aménagement » mais le terme ne s’est pas imposé, celui de « gand paysage » semble être adopté à présent.

Quel est l’intérêt de ce fonds ? En quoi est-ce utile pour les étudiants de se former à l’aménagement des « grands paysages » ? Tout simplement parce qu’on ne demande plus uniquement aux architectes-paysagistes de dessiner des parcs et des jardins, mais d’élaborer des projets pour reconquérir ou créer la qualité paysagère d’une vallée, d’un abord d’agglomération, de sites traversés par une route ou une autoroute, par exemple. On passe de l’aménagement paysager d’un terrain à celui d’un territoire.

A présent les maires, les aménageurs posent aux architectes-paysagistes des questions comme celles-ci : cette vallée se dégrade que dois-je faire ? Les touristes se plaignent de l’état calamiteux des entrées de la ville, aidez- moi à y remédier? Pouvez-vous me conseiller au fil des jours afin de prendre les bonnes décisions pour améliorer le cadre de vie ou au moins pour ne pas le détériorer, à l’occasion de l’implantation d’un lotissement par exemple ?

Pour répondre à de telles demandes il faut des méthodes de projet adaptées.

Quand il est question de création paysagère traditionnelle comme un jardin, un parc, un espace public, le maître de l’ouvrage est clairement désigné, le terrain où doit être réalisé le projet est précisément délimité. Il revient au concepteur le soin d’en établir le plan et de définir les modalités de sa gestion dans le temps pour un seul donneur d’ordres.

Quand il s’agit de grand paysage, les intervenants sont multiples – élus, habitants, commerçants, associations – et les terrains sont répartis entre de nombreux propriétaires dont les situations économiques sont contrastées : certains vivent dans l’aisance financière, d’autres sont à la limite de la faillite. Le concepteur joue dans ce cas un rôle de médiateur : il propose des actions de valorisation de la qualité de l’espace considéré susceptibles d’être approuvées et mises en œuvre par de nombreux partenaires. Le projet ne peut être que concerté et négocié. Il en est ainsi des contrats, plans, chartes, directives paysagères. Il en fut de même d’ailleurs dans le passé : Colbert, Haussmann ne cessèrent pas de négocier âprement malgré le pouvoir réputé absolu des souverains au nom des -quels ils agissaient.

Il faut aussi des connaissances techniques pour agir sur les structures paysagères.

Par exemple il faut savoir : comment créer une haie bocagère en fonction du système hydraulique et agricole dans lequel elle s’inscrit ; comment doivent être construits les murs de pierres sèches dans le système des terrasses de culture dont ils constituent un des éléments les plus marquants en relation avec les réseaux de drainage et d’irrigation ; le rôle de ces murs de pierres sèches dans la lutte contre les inondations doit pouvoir être expliqué, comme leurs effets paysagers, c’est-à-dire sensibles. Il faut savoir de même comment concevoir des plantations d’alignement, aménager les zones humides et assurer la difficile protection des vides par rapport à l’urbanisation… Il faut savoir dire, expliquer les rôles joués par les structures paysagères et nommer les choses pour faire passer les idées. Le fonds versé au service de documentation de l’ENSP a le mérite de rassembler le corpus de connaissances en matière de « grands paysages » dans leur spécificité.

Le Centre de documentation de l’Ecole Nationale Supérieure de Paysage (ENSP) de Versailles, est ouvert pendant l’année universitaire, il est situé :

10, rue du Maréchal Joffre

78009 Versailles

http://documentation.ecole-paysage.kentikaas.com

Contacts :

Isabelle Sauvé, responsable du centre de documentation

i.sauve@ecole-paysage.fr 01 39 24 63 23

Véronique Fernandes

v.fernandes@ecole-paysage.fr   01 39 24 62 22

 

Robert-Max ANTONY,

Robert-Max Antony vient de nous quitter le 28 juin dernier.

Robert-Max était le président-fondateur du Séminaire Robert Auzelle qui avait pour vocation de défendre l’art urbain, c’est-à-dire l’urbanisme véritable qui consiste à concevoir des places, des parcours piétons, des avenues, des trames vertes et non de se contenter, pour l’essentiel, de distribuer des droits à construire. C’est ainsi qu’il organisait chaque année des concours de réalisations de collectivités territoriales ayant déjà « vécu » depuis plusieurs années pour que le jury puisse apprécier dans la durée la pertinence du projet et la qualité de sa réalisation.

C’était un pédagogue soucieux d’assurer une bonne formation des architectes qui devaient se présenter au concours d’entrée dans le corps des urbanistes de l’Etat auquel il appartenait. Surtout il a créé un concours d’étudiants d’abord national puis international d’art urbain qui devaient dans un quartier concret établir un projet dans une démarche obligatoirement pluridisciplinaire. Ainsi les équipes d’étudiants réunissaient ingénieur, architecte, paysagiste- concepteur. Aussi étonnant que cela puisse paraître à l’époque où je participais à l’organisation de cette compétition, le séminaire était le seul organisme à œuvrer pour le décloisonnent des organismes d’enseignement supérieur et à préparer de futurs professionnels à travailler de manière pluridisciplinaire sur des projets urbains.

Je suis fier d’avoir partagé un temps l’aventure du Séminaire Robert Auzelle – j’ai même participé à sa fondation au cours d’une assemblée qui s’était déroulée dans le cadre vieillot de l’amphithéâtre de l’Ecole des Beaux Arts de Paris. Mes fonctions de chef de la Mission du Paysage m’ont conduit ultérieurement à me consacrer au développement de la notion de Grand Paysage. Mais il n’y pas eu de rupture dans mon parcours, au contraire continuité car, dans son esprit, ma démarche est la même que celle de Robert-Max, simplement le territoire pris en considération est plus ample ; il porte sur la campagne, les espaces environnementaux et forestiers.

Jean CABANEL (30/06/2017)

ELECTION PRESIDENTIELLE: les jeux sont faits

Les jeux sont faits : les électeurs se sont débarrassés de beaucoup de leurs anciens représentants. C’est largement injuste car notre pays reste la 5ème ou la 6ème puissance économique mondiale selon les instituts d’évaluation, ce qui constitue une performance compte tenu de sa modeste dimension. Ce succès on le doit pour une large part à ceux qui ont occupé le pouvoir ces dernières décennies et notre monde politique ne pouvait pas être corrompu pour qu’il puisse en être ainsi. Sur le plan de l’écologie, les deux derniers présidents de la République avec le « Grenelle de l’environnement » et la « COP 21 » ont contribué fortement à la préservation de notre cadre de vie et celui de nos enfants.

Ceci dit le changement du personnel politique étant opéré il ne faut pas oublier que l’Etat est aussi, surtout disent certains, constitué de corps de fonctionnaires qui assurent l’exécution des décisions politiques mais aussi les inspirent. Il n’est pas interdit de se demander si ce système de corps est toujours pertinent en particulier dans le domaine de l’Environnement et du Grand paysage, si les ingénieurs qui avaient en charge l’agriculture, l’eau et les forêts ont bien géré notre espace rural au regard des bouleversements qu’ont subis nos paysages, et du gaspillage des espaces agricoles à la périphérie des villes en particulier. On est en droit de savoir aussi si la création sous forme d’établissement public industriel et commercial de l’Office national des forêt  par Edgard Pisani en 1964 a été vraiment opportun pour la préservation de la biodiversité et des ressources en eau potable.

De même il ne serait pas inutile de se demander si les ingénieurs chargés des ponts et chaussées ont bien assuré la qualité de notre urbanisme en permettant le développement d’entrées de villes monstrueuses, peuplées de panneaux publicitaires agressifs, souvent illégaux, et de zones commerciales qui mettent à mal la vie urbaine. Je sais que le corps des Ingénieurs des ponts, des eaux et des forêts(IPEF) regroupe à présent les corps d’ingénieurs des ponts et chaussées et d’ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts mais je me demande si cette fusion administrative va vraiment changer les choses.

De même les magistrats devraient avoir conscience que les citoyens finissent par avoir peur de la justice tant certaines décisions les scandalisent car elles contreviennent à l’idée qu’ils se font du droit naturel. Ils supportent de moins en moins que sous prétexte d’indépendance de la justice les magistrats qui font mal leur travail jouissent d’une impunité presque absolue alors que certaines de leurs décisions ont abouti à des fiascos épouvantables. Beaucoup de Français ont été choqués par le fait que le juge d’instruction qui s’est lourdement fourvoyé dans l’affaire Outreau et dont les insuffisances sont apparues clairement au cours de l’enquête de la commission parlementaire dont les travaux ont été télévisés, n’ait pas été vraiment sanctionné mais qu’il ait bénéficié au contraire d’un avancement en étant nommé à la Cour de Cassation. On m’a dit qu’il s’y trouvait dans un « placard », c’est possible mais il arrive assez fréquemment qu’une promotion s’effectue dans un « placard » qui peut être doré. Finalement dans cette affaire les magistrats ont défié le Parlement !

Les hommes et les femmes politiques ne peuvent pas être les seuls à être mis en cause. Les corps de fonctionnaires, d’agents contractuels, les magistrats doivent être évalués au regard de la qualité du service qu’ils rendent à la société. D’ailleurs il me semble que les pouvoirs publics devraient recruter les spécialistes dont ils ont besoin sur des fondements professionnels rigoureux dans le cadre du droit commun du travail.

JC 19/O6/2017

 

 CODE de l’ENVIRONNEMENT

Il est beaucoup question en ce moment de simplification du code du Travail, chacun y va de son couplet sur son épaisseur : 3170 pages, mais on ne parle pas du volume monstrueux d’autres codes en particulier de celui de l’Environnement qui en fait presqu’autant : 3130 pages. Quelles sont les causes de cette inflation juridique?

–  A mon avis la première provient de l’absence par le Parlement de contrôle de la bonne mise en oeuvre des lois pour détecter les difficultés concrètes rencontrées pour les appliquer afin d’y remédier, pour vérifier que les décrets d’application ont bien été pris dans des délais corrects et qu’ils ne trahissent pas le but poursuivi par le législateur. Voire pour revenir sur telle ou telle disposition inappropriée. Il y suffisamment de hauts fonctionnaires, d’administrateurs, d’assistants parlementaires, parfois mal employés, pour que cela puisse se mettre en place sans délais, ni coûts supplémentaires.

– En ce qui concerne le code de l’environnement le législateur devrait privilégier le recours à la formule des contrats avec les partenaires de l’Etat au lieu de multiplier des textes législatifs et surtout règlementaires.

L’action des pouvoirs publics sous forme contractuelle a déjà fait la preuve de son efficacité positive, je pense aux contrats de villes moyennes, de rivières. Mais en matière d’aménagement les engagements contractuels doivent avoir une portée juridique bien établie. Actuellement les collectivités publiques peuvent facilement remettre en cause leurs engagements à la suite d’une élection par exemple. Les contrats ne tiennent pas lieu de loi à ceux qui les signent ! Par ailleurs les termes d’un contrat peuvent être remis en cause par l’existence de telle ou telle disposition règlementaire. Ce fut le cas par exemple des contrats de travail passés conformément la circulaire de la Direction de l’Aménagement Foncier et de l’Urbanisme (DAFU) n° 69-200 du 12 juin 1969 ( à l’origine AF/UR n°1800), par exemple.

Il faudrait aussi en revenir à l’idée de l’Administration de mission par des équipes pluridisciplinaires légères mais pointues, recrutées dans les mêmes conditions que dans le privé, mise en œuvre par Olivier Guichard. Malgré son efficacité cette politique fut abandonnée par les fonctionnaires conservateurs se réclamant de la gauche comme de la droite.

– Dans notre République fondée sur le principe de l’égalité entre les citoyens on serait en droit de penser que tous les salariés du secteur privé comme ceux du secteur public relèvent du même code du Travail.  Pas du tout, les hommes politiques dans notre pays se satisfont de la séparation quasi absolue entre le droit commun du travail défini par le code du Travail et le statut des Fonctionnaires aux règles d’ailleurs différentes selon qu’il s’agit de l’Etat, des Collectivités territoriales, de la Fonction publique hospitalière. Complication supplémentaire, les fonctionnaires sont répartis entre différents « corps » ayant chacun des statuts propres, étanches de l’un à l’autre. En plus il existe à côté d’eux de nombreuses catégories d’agents contractuels qui exercent souvent des missions importantes de service public comme les médecins des hôpitaux. Ce fractionnement des législations du travail en plus d’être contraire au principe d’égalité devant la loi est source d’injustices et de difficultés en matière de mobilité sociale. Par exemple, si l’Etat veut recruter un spécialiste confirmé dans un domaine, l’expérience et l’ancienneté acquise dans une autre structure (entreprise, association, organisme assurant un service public comme il en existe beaucoup) ne pourront pas être prises en compte.

Cette situation rend problématique la mise en place durable d’une Administration de mission en matière de grand paysage et d’urbanisme fondée sur les contrats et des équipes disciplinaires légères mais pointues.

– Il y a aussi une dérive de l’esprit juridique dans notre pays. Dans la pratique les textes règlementaires tendent à supplanter la loi et encombrent les codes, en particulier celui de l’Environnement.

JC 3/06/2017

L’AVENIR du PASSE

Le nouveau gouvernement vient d’être constitué. Son urgence doit être que les villages, les bourgs, les quartiers reprennent vie en étant peuplés de commerçants, d’artisans, de services qui donnent du travail aux hommes et aux femmes dans leur aire d’influence. On n’est vraiment plus à l’époque des années 60 où on ne raisonnait qu’en termes de métropoles, de grands ensembles, de centres commerciaux implantés dans la campagne qui fut transformée au fil du temps en zones d’installations hétéroclites. Maintenant il faut recréer un tissu de centres actifs tels qu’ils existaient par le passé. Il ne faut pas se tromper de priorité : l’avenir ne réside pas seulement dans les politiques relatives à la transition énergétique, à la sortie du nucléaire, à la lutte contre le réchauffement climatique qui n’auront un effet sur les recrutements que dans le long terme. L’urgence est de créer immédiatement, dans le très court terme, des emplois ; et il n’y a pas besoin de statistiques pour savoir où les recrutements sont effectués, il suffit de regarder autour de soi pour compter le nombre important d’emplois créés dans le moindre restaurant, dans les services à la personne, dans les salons de coiffure, dans les innombrables entreprises créées par des gens inventifs, courageux, qui en général se débrouillent tout seuls. Ces activités qui existaient dans le passé demeurent notre avenir ! Pour reconstituer un maillage dense de centres d’activités permettant la création d’emplois, il faut prendre des initiatives à la fois en matière d’art urbain et d’économie.

En matière d’art urbain il convient de réhabiliter les centres des villes et des villages sur les plans de l’architecture, de la qualité des sols, des ensembles arborés, des réseaux électriques, recréer l’harmonie d’ensemble. Il faut rétablir une délimitation claire entre ville et campagne. Cela implique de supprimer les horreurs qui endeuillent les périphéries des villes françaises alors qu’il n’en est pas de même chez la plupart de nos voisins européens à l’économie pourtant au moins aussi performante que la notre. Tout cela on sait le faire à présent, il suffit de la volonté politique pour y parvenir rapidement, de la compétence des professionnels et de ne pas se tromper dans les choix d’ordre plastique des projets. A ce titre les fiches méthodologiques contenues dans ce site peuvent aider les divers acteurs concernés en particulier quand ils participent à des jurys de concours. Je rappellerais que le président Georges Pompidou avait lancé dans cet esprit une politique de revalorisation des villes moyennes fondée sur des contrats pour restaurer, dans le cadre d’un plan d’ensemble, ici une façade, là créer une rue piétonne, ailleurs implanter un jardin. L’animation du programme était assurée par des équipes pluridisciplinaires légères constituées conformément aux principes de l’Administration de mission qui était promue à cette époque par le pouvoir politique mais qui a été remise en cause par les pouvoirs administratifs.

Sur le plan économique il faut que les économistes et les innombrables diplômés des écoles de commerce inventent un modèle et des méthodes pour redynamiser ces centres désolés par la concurrence des enseignes périphériques qui les assiègent littéralement. Ils doivent sortir de leurs calculs, de leurs considérations sur l’évolution des indices et des courbes pour innover concrètement, pour créer l’économie et ne pas seulement la commenter et critiquer ceux qui sont aux manettes. En concertation avec les acteurs concernés ils doivent faire la preuve de leur capacité de relever concrètement le défi en matière de réhabilitation du tissu économique sur l’ensemble du territoire!

Comme on est en France, il faudra que le nouveau gouvernement cautionne et impulse une telle politique à l’échelon national en s’appuyant, par exemple, sur l’expérience du Fonds Interministériel à la Qualité de la Vie (FIQV) qui en son temps avait fait la preuve de son efficacité. Inutile de perdre un temps précieux à réinventer ce qui existe déjà et qui a donné satisfaction.

Souhaitons, pour nous, qu’il réussisse à améliorer la qualité de notre cadre de vie. C’est-à-dire qu’à l’avenir il n’y ait plus ni saccages des terres agricoles, ni d’entrées de villes hideuses, ni de bourgs sans commerces, sans artisans, sans services publics, que notre patrimoine paysager, expression et fondement de notre culture, cesse d’être dilapidé absurdement. Non seulement il est par sa richesse et sa beauté une composante essentielle de la qualité de notre existence mais il constitue de plus un atout puissant pour le développement de l’activité touristique qui est créatrice de nombreux emplois non délocalisables. Nous espérons que le gouvernement prendra la mesure de l’enjeu que représente le « grand paysage » et mettra en oeuvre rapidement dans ce domaine un programme d’actions concrètes destiné à reconstituer des bocages, à restaurer les ouvrages de petite hydraulique, à remettre en état et à créer des terrasses de culture… qui ont été à la base du développement rural en Europe, à rétablir la dignité des entrées de nos villes. Un tel programme ayant des effets à très court et court terme aurait une importance et une valeur aussi grandes que les politiques conçues dans des perspectives de long terme .

JC 22/5/2017