Elève et une professeure du 93

 

Un beau jour, une secrétaire du service du personnel de mon ministère (Environnement) m’a demandé comme une faveur si je voulais bien accueillir une élève d’un lycée professionnel du département de la Seine-Saint-Denis qui se préparait à un métier de secrétariat. J’acquiesçai avec d’autant plus d’empressement que l’on était dans une période de congés. C’était une jeune fille d’origine marocaine. En une semaine seulement elle a effectué avec intelligence le travail que je lui avait donné et elle avait pris en main mon emploi du temps avec maestria. Elle me rappelait en temps voulu les réunions où je devais me rendre, le courrier en instance. Elle était formidable, je n’ai jamais été aussi ponctuel et efficace que pendant le temps qu’elle était restée avec nous. A la fin de son stage j’ai organisé une petite fête avec du jus d’orange, quelques gâteaux et je ne sais plus quel petit souvenir. Je crois que cette modeste attention l’a encouragée alors qu’elle s’engageait dans la vie active.

Quelques jours après je reçus un coup de fil d’un responsable de l’accueil, il demandait d’une voix gênée s’il pouvait laisser monter dans mon bureau une personne qui avait l’air d’une clocharde mais prétendait être la professeure de la stagiaire que j’avais employée. Je donnai évidemment mon accord.

Une femme sans formes, ayant un air de chien battu, est entrée. Elle ressemblait effectivement à une clocharde. Elle me demanda apeurée si le stage s’était bien passé, si son élève n’avait pas été trop mauvaise.

–  Formidable, elle a été formidable, en quelques jours elle a dominé les tâches que je lui avais confiées. Je vous félicite pour la qualité de votre enseignement- Puis à sa demande j’ai décrit son travail.

Au fur et à mesure de ma description je voyais le regard de cet être qui un moment avant ressemblait à une épave, s’éclairer, son corps se redresser, sa poitrine se gonfler et retrouver un galbe féminin. Elle finit par me dire.

– Vous savez, j’aurais aimé faire ce que vous lui avez demandé.

Ce fut une femme toute guillerette qui sortit de mon bureau. Elle devait être exténuée d’être agressée sans cesse par les élèves, sa hiérarchie, les parents, ses collègues…J’ai eu comme l’impression que la satisfaction tout à fait justifiée que je lui avais exprimée lui a permis de retrouver sa dignité.

On ne dit jamais assez de choses gentilles. On est toujours en train de critiquer quand cela ne va pas. Mais enfin il y a des profs. qui font leur boulot dans des conditions impossibles, malgré des programmes délirants, pour des gosses paumés car il ne comprennent pas l’intérêt des matières qu’on leur demande d’apprendre, parfois tout simplement parce que le sens des mots leur échappe. Oui, quand l’occasion se présente il faut les encourager, les féliciter, ou simplement leur dire merci pour toute l’énergie qu’ils déploient pour sauver au moins quelques élèves d’un naufrage programmé tant les conditions pour leur échec sont réunies.