Critiques

Urbanisme

 Quand les socialistes ont accédé au pouvoir en 1981, je m’attendais à ce qu’ils soient mauvais en économie mais je pensais qu’ils allaient être excellents en matière d’urbanisme. En effet, compte tenu de la pertinence de leurs critiques à l’égard des aménagements d’une qualité souvent déplorable, il faut bien le dire, des années 60 et de leurs connivences avec des plasticiens, des écologistes, des urbanistes qui se réclamaient presque tous de la gauche, j’imaginais qu’ils sauraient impulser dans les quartiers un art urbain et paysager qui assurerait un bon équilibre entre bâti et espaces verts, ville et campagne, qui protègerait l’espace agricole.

Las, au lieu d’agir concrètement, ils ont gaspillé leur énergie à enrichir le magma juridique du code de l’urbanisme en multipliant les procédures truffées de mots magiques et de sigles sensés régler les problèmes ! Concrètement rien n’a vraiment changé avec l’arrivée de la gauche. Comme avant, on a assisté au développement d’entrées de ville hideuses, polluées par une prolifération de panneaux publicitaires, environnées de zones commerciales hétéroclites déconnectées des cœurs de ville ; de ce fait elles sont difficilement accessibles à pied par les habitants des zones d’habitation ce qui complique particulièrement la vie des plus pauvres. Au lieu de promouvoir un véritable art urbain ils ont consolidé l’absurde système de zonage imaginé par Le Corbusier (1887-1965) qui fractionne les agglomérations en zones d’habitation, industrielles, artisanales, commerciales ayant chacune ses règles propres qui fixent en particulier des droits à construire, source de nombreux conflits d’intérêts. Au lieu de faire la ville on délimite des zones ! Des fonctionnaires, souvent sans culture urbanistique, ont enraciné ce système dans le labyrinthe de textes et transformé les urbanistes en supplétifs de l’Administration. Comme le fait remarquer Sylvain Tesson «  la décentralisation de Gaston Defferre fut l’estocade. Les collectivités reçurent les clefs de leur développement », conséquences : « les enseignes d’hypermarchés fleurirent et les petits commerces ne résistèrent pas » (7).

A propos des effets durablement désastreux sur notre cadre de vie de cette loi de décentralisation mal faite, je me souviens du séminaire organisé en 1983 à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles consacré à l’aménagement des « grands paysages ». Des maires de petites communes qui y participaient pour témoigner de leurs remarquables efforts pour maintenir la qualité paysagère du vignoble alsacien, avaient mis en garde le Directeur de l’Urbanisme et des Paysages sur les dangers que faisait courir l’abandon par l’Etat de son rôle dans l’élaboration des documents d’urbanisme car sans son soutien ils ne pourraient plus résister aux pressions de leurs administrés qui sont des voisins proches, des amis d’enfance. Leurs arguments furent écartés par un sermon culpabilisant. Deux ans après je me suis rendu sur place pour évaluer les résultats de je ne sais plus quelle opération expérimentale. Ils m’ont fait constater à cette occasion les effets désastreux sur le terrain des transferts de pouvoirs qu’ils étaient à l’évidence incapables d’assumer. « On vous avait bien prévenu! » me lancèrent-ils.

Plutôt que des documents réglementaires, il aurait fallu développer des projets d’urbanisme débouchant concrètement sur des aménagements qui offrent aux habitants un cadre de vie agréable avec des places, des squares, des rues et des avenues, entourés d’immeubles bien proportionnés, où il fait bon se promener, partager un verre avec des amis ou jouer aux boules, dans le cadre d’agglomérations qui respectent l’environnement agricole et écologique. Les études d’urbanisme ne font plus rêver grand monde car elles ont trop souvent servi à alimenter la bureaucratie.