Souvenirs

 Mon MAI 68

Je venais d’être recruté en tant qu’agent contractuel du ministère de l’Equipement par la Direction de l’aménagement foncier et de l’urbanisme(DAFU) située quai de Passy dans des bâtiments provisoires construits juste après la dernière guerre. Mon aventure y fut paradoxale. Lors de l’assemblée générale du personnel réunie par les syndicats pour décider de la grève en mai 68, je fus le seul à voter contre. Les responsables syndicaux interloqués qui présidaient la réunion me demandèrent de donner les raisons de mon vote négatif. J’expliquai que «  dans les circonstances actuelles je ne voulais pas contribuer à accroître les difficultés auxquelles était déjà confronté le président de la République ». J’ajoutais pour être tout à fait clair « qu’entre de Gaulle et Mitterrand je choisirai toujours de Gaulle ». Mon point de vue étonna, mais le plus surprenant encore fut qu’une personne que je ne connaissais pas vint me demander de me présenter au comité de grève. Évidemment je lui répondis que cela m’était impossible compte tenu de la position que je venais de prendre. Il me dit qu’il se chargeait de proposer ma candidature. Il prit la parole.

–   Pour montrer que dans les circonstances présentes, il ne s’agit pas d’un conflit habituel, je propose que ce monsieur qui a fait preuve de courage en votant seul contre la grève, ça ne s’était jamais produit, et qui s’en est expliqué sans agressivité, fasse partie du comité de grève. Dans la foulée je fus élu membre du comité de grève à l’unanimité.

Non gréviste du comité de grève, je participais aux réflexions du groupe de travail sur la réforme de l’Administration. Comme je ne connaissais ni les usages, ni les personnes du ministère, je coupais la parole à monsieur le contrôleur financier, je contredisais un ingénieur général, je rabrouais un jeune énarque…Grâce à ma formation en matière de management de l’entreprise acquise à l’IAE, je réformais tant et si bien l’Administration – je ne venais pourtant d’y entrer que depuis trois semaines -, que la commission à laquelle je participais attira tous les chefs de service de la direction. Les jeunes chargés d’études fraîchement recrutés parlaient sans cesse de contestation mais ce fut un responsable de la CGT qui le premier défendit l’idée de « participation ». Son argumentation reprenait sans qu’il s’en doute celle développée dans le projet gaulliste d’association capital/travail. Quand le président de la République s’est éclipsé, les responsables syndicaux s’interrogèrent pour savoir si le moment n’était pas venu pour le comité de grève de se substituer au ministre en raison de la vacance du pouvoir. J’ai rappelé alors avec véhémence, tant la confusion dans les esprits était à son comble, que notre pays était un Etat de droit et que la constitution prévoyait dans une telle éventualité le remplacement du chef de l’Etat par le président du Sénat. Mon intervention mit fin au débat. Heureusement ! – C’était ma première vie.

Comme je suivais parallèlement à l’époque des cours d’économie je me rendais chaque soir au quartier Latin. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne se déroulaient des spectacles ahurissants. De brillants esprits d’une candeur incroyable croyaient déjà avoir pris le pouvoir en ayant renversé je ne sais quel tyran. Au début le nom de Mitterrand était particulièrement hué. Certains pleurnichaient car ils s’étaient fait tabasser par un piquet de grève de la CGT de Renault « alors qu’ils s’étaient portés au secours des ouvriers ». Des syndicalistes chevronnés leur expliquaient d’un air goguenard que c’était ça la vraie vie de militant. Dans les conciliabules qui se tenaient dans les moindres recoins disponibles de La Sorbonne, les textes de Marx étaient commentés comme s’ils avaient un caractère sacré. Peu à peu des clochards et des voyous se mêlèrent aux étudiants. La fin de « l’occupation » fut lamentable.

J’allais aussi au théâtre de l’Odéon où des maîtres à penser du moment occupaient la scène à longueur de journée. Un jour, un homme d’un certain âge, légion d’honneur à la boutonnière, leva la main pour demander la parole. Le jeune, qui s’était autoproclamé président de séance dans l’indifférence générale de l’assistance, manifesta son sens de la démocratie.

– Un camarade bourgeois demande la parole. Je la lui donne. Il a le droit lui aussi de s’exprimer. Un peu de silence s’il vous plait. Merci.

– Je vous écoute, je vous écoute depuis des heures. Vous causez, vous causez. Je vais vous dire, vous ne savez ni bien causer, ni bien penser. Pour savoir causer, c’est simple, vous prononcez la phrase « Les chaussettes de l’archiduchesse sont sèches et archi-sèches » dix fois de suite et de plus en plus rapidement. Quand vous y arriverez parfaitement, vous saurez causer. Et puis, vous ne savez pas penser. Mais savoir penser, voyez-vous, c’est …, c’est beaucoup, beaucoup plus compliqué.

Il y eut des rires, puis les discours filandreux reprirent, entrecoupés parfois par des témoignages émouvants de petites gens qui jusqu’alors n’avaient jamais pu s’exprimer. Mais ce qu’ils racontaient maladroitement sur leurs difficultés quotidiennes n’intéressait pas ceux qui pourtant se disaient les porte-paroles du peuple et qui se gargarisaient avec le mot prolétaire. – C’était ma deuxième vie.

Ma troisième vie se déroulait le soir à Meudon où j’étais responsable de la section gaulliste – je ne me souviens plus du sigle du mouvement de l’époque . Mon rôle était de faire travailler ensemble les grands bourgeois de Bellevue, les cadres moyens besogneux du Val Fleury, les ouvriers du Bas-Meudon, les transplantés de Meudon-la-Forêt, ce qui impliquait, sans vouloir me vanter de réelles qualités de diplomate. Evidemment il fallait organiser la riposte. Je vis affluer beaucoup de jeunes et d’anciens militants, des vieux de la vieille, même certains de ceux qui avaient été « Algérie française ». Quelques jours suffirent pour organiser jour et nuit une permanence au cas où se profilerait un coup d’Etat. Au bout d’un mois les réseaux issus du Rassemblent du Peuple Français (RPF) créé en 1947 par le général de Gaulle, fonctionnèrent à nouveau et les militants retrouvèrent leurs réflexes. Des tracts furent distribués dans toutes les boîtes aux lettres, les affiches gaullistes remplacèrent celles, à l’humour corrosif il faut le reconnaître, des étudiants gauchistes. Et l’imposante manifestation sur les Champs Elysées fut organisée. Ceux qui y participèrent en masse, en s’opposant au désordre, ont défendu la démocratie contre ceux qui rêvaient de s’emparer du pouvoir pour imposer leurs utopiques et qui bêtement s’étaient crus les maîtres du jeu.

Mai 68 c’était aussi la fête qui épanouissait les filles. Elles étaient superbes les « révolutionnaires » avec leurs cheveux au vent, le sourire aux lèvres, une liberté séduisante dans la manière de s’accoutrer ; … et leurs gestes, leur façon de se monter qui…, qui…. Bref je regrettais beaucoup de ne pas être du côté de ces splendeurs. C’est affreux de le dire mais je me demande si la sagesse convient à la beauté des femmes… Bon je m’arrête car cette réflexion risquerait de nous éloigner de notre sujet.

A l’occasion des commémorations des événements de mai 68 les médias font venir les acteurs de ces événements qui étaient souvent d’extrême gauche ainsi que les survivants des maîtres à penser d’alors qui parlent de leurs erreurs passées avec un sourire nostalgique et sans résipiscence. La vedette est Daniel Cohn Bendit (1945), ce donneur compulsionnel de leçons au monde entier. En fait, c’est un looser prétentieux : les vrais héros de mai 68 furent les gaullistes, les jeunes, comme les vieux « compagnons » , qui infligèrent lors des élections qui ont suivi un camouflet retentissant à tous les bavards arrogants qui rêvaient d’accaparer la République en surfant sur la vague contestataire étudiante. Je reconnais cependant un succès aux agités de l’époque, ils ont créé le modèle de l’adolescent à perpétuité, irrespectueux du passé, incapable d’accepter quelque autorité que ce soit, se complaisant dans les attitudes de contestation, refusant au fond de devenir adulte et responsable.

L’intelligentsia de gauche

J’ai eu à en souffrir de l’intolérance des milieux de gauche. Quand j’étais jeune si vous n’adhériez pas aux idées marxistes vous étiez méprisé. Si vous émettiez une idée qui ne correspondait pas au point de vue dominant, on vous interrompait par un sentencieux « Ce n’est pas ça, ce n’est pas ça ! ». Si vous disiez que vous étiez gaulliste, vous étiez catalogué fasciste et certains refusaient même de vous serrer la main. Si vous critiquiez le parti communiste vous étiez menacé. Il y avait un véritable terrorisme intellectuel attisé par les maîtres à penser de l’époque à qui les journaux ouvraient largement leurs colonnes. Les jeunes étudiants des milieux aisés ne cessaient pas de s’esclaffer à longueur de soirées dans les salons à chaque propos du chef de l’Etat d’alors et ils faisaient des discours sentencieux sur la situation du prolétariat qu’ils ignoraient.

Par une sorte de coquetterie les gens de gauche ont de tout temps aimé transgresser les usages sociaux, railler la morale « bourgeoise », se moquer des curés et des bonnes sœurs. Ils trouvent ridicules les gestes de politesse, les cérémonies religieuses ou civiques, les hommages aux anciens combattants. Les signes, les usages sociaux sont pourtant indispensables au vivre ensemble; la dénégation de leur intérêt va à l’encontre de la fondation d’une République apaisée. Cette tendance les amènent à accepter que François Mitterand, Président de la République, ait une maîtresse et une fille, c’était leur droit, ce qui ne l’était pas du tout c’est qu’elles étaient hébergées et protégées par l’Etat, donc aux frais des citoyens, comme les maîtresses du temps des rois, ou que François Hollande ait imposé sa concubine à l’Elysée puis qu’il l’ait répudiée publiquement comme le pire des goujats, sans parler de son parfait manque de savoir vivre lors du départ de son prédécesseur.

Mais le « truc » de ceux qui font partie de l’intelligentsia de gauche est l’indignation permanente. Facile, il y a toujours un motif d’indignation : une injustice, des difficultés sociales, un peuple opprimé, les effets de la mondialisation… Ils s’indignent, ils s’indignent c’est ce qu’ils savent faire de mieux. Cela leur donne bonne conscience à peu de frais et leurs envolées lyriques peuvent émouvoir certains électeurs. Ils font sans cesse le coup de la « Résistance » à un pouvoir qu’ils veulent faire accroire tyrannique quand ils ne l’occupent pas – au demeurant c’est facile d’être résistant quand on est dans un pays et à une époque où on ne risque pas sa peau. Compte tenu de leur passé, de certaines de leurs turpitudes, je trouve qu’ils ont du toupet de se placer continuellement dans de telles postures d’indignation ou de révolte et de nous abîmer les oreilles avec leurs sempiternelles incantations moralisatrices.

Quand ils sont au gouvernement, c’est une autre affaire : il ne suffit pas alors de s’indigner, il faut apporter des réponses concrètes aux problèmes des gens en tenant compte des réalités nationales et internationales. Et ne pas se tromper dans l’orientation prise ! Il serait préférable, pour eux comme pour nous, qu’ils ne méprisent pas les réactions, les opinions, les objections des membres de l’opposition qui représentent toujours une part considérable du corps électoral. Il leur faudrait sortir de l’entre soi et se faire à l’idée qu’un Etat ne se gère pas comme leurs partis politiques.

Ils aiment, semble-t-il, la logomachie des intellectuels au langage amphigourique dont les textes ne sont d’ailleurs trop souvent que des patchworks de citations destinées, je le soupçonne, à humilier et à manipuler les lecteurs ordinaires qui ne peuvent pas connaître tous les auteurs cités ; on peut se demander d’ailleurs si elles ne servent pas simplement de béquilles à leurs laborieux développements. Des cinéastes comme Jean-Luc Godard (1930) ont porté à l’écran la mode des propos confus. C’est dans ce contexte d’effervescence intellectuelle brouillonne, que les fils et filles de « bourgeois » ont fait la « révolution » de mai 1968.

Les intellectuels de gauche

En tout cas les philosophes et autres penseurs de gauche, souvent fonctionnaires, qui régnaient en maîtres à penser durant ma jeunesse n’ont pas rempli leur rôle de service public, en particulier l’emblématique Jean-Paul Sartre (1905-1980). Ils auraient dû nous aider à décrypter la réalité qui se cachait derrière les slogans, les mensonges que dissimulent les mots ; ils ont même fait preuve d’une absence totale d’esprit critique qui aurait permis à leurs élèves ou à leurs lecteurs de débusquer le réalité sanglante que camouflaient des expression comme « dictature du prolétariat », « centralisme démocratique », et tous les boniments colportés par la presse communiste. Plutôt que de combattre les illusions, comme le firent Raymond Aron (1905-1983), Albert Camus (1913-1960) et André Malraux (1901-1976), ils préférèrent se saouler de citations, de mots compliqués, de néologismes et ils fermèrent les yeux sur les atrocités du stalinisme. Finalement beaucoup de philosophes et d’intellectuels de gauche ont été des complices de crimes contre l’humanité.