Histoire

HISTOIRE 

LES ROMAINS

 

En même temps qu’ils soumettaient les peuples par les armes, les Romains imposaient leur paysage. Leur emprise a été si forte, leur domination était telle que les concepts gaulois antérieurs en la matière sont tombés dans un oubli si profond qu’il est à présent très difficile de les reconstituer.

Les Romains imposaient leur conception de routes rectilignes, indifférentes, sauf impossibilité absolue, aux péripéties du relief en les installant dans les plaines, les plateaux, sur les lignes de crêtes. Quand ce n’était plus possible de les border de cyprès du fait du climat, les peupliers qui ont aussi un port fastigié les ont remplacés. Ils ne pouvaient pas se passer non plus des vignes qu’ils se sont entêtés à planter dans des climats qui pourtant ne leur étaient pas du tout favorables comme en Angleterre. De loin en loin, le voyageur découvrait des villas qui constituaient le cœur de riches exploitations agricoles. C’était de majestueuses demeures aux multiples portiques entourés de toutes sortes de bâtiments pour abriter personnel, animaux, matériel, réserves… Et puis, évidemment, lui apparaissaient les villes ordonnées régulièrement autour de leur cardo et de leur decumanus  avec théâtre, forum, temples… Indifférent à ce qui préexistait, ce paysage est devenu universel. Il se retrouve en Afrique, au Moyen-Orient comme dans l’Europe septentrionale.

Voies, aqueducs, réseaux de drainages et d’irrigation créés pour assurer le développement économique des territoires colonisés, ont été utilisés pendant des siècles après l’effondrement de l’empire. Des routes créées au XVIIIème et XIXème siècle ont souvent repris les tracés romains et certaines exploitations agricoles se trouvent toujours à l’emplacement d’anciennes villas.

LES CISTERCIENS

Si la rigide ordonnance des aménagements romains tend à s’estomper, par contre l’extraordinaire  travail sur le territoire effectué par les moines à la fin du moyen âge est toujours présent. Les Cisterciens en particulier ont poussé au plus haut degré de raffinement l’art d’occuper et de mettre en valeur les sites qu’ils préféraient reculés, situés hors des grands axes de communication.

Leurs abbayes sont toujours là. Elles ont été implantées en fonction de l’eau, du mouvement du soleil, des vues sur le paysage. Il fallait que le premier rayon du soleil atteigne telle chapelle, que la luminosité soit la plus durable pour le scripturum, que la perspective favorise la méditation des moines depuis leur cellule. Les canaux de drainage et d’irrigation sont toujours en place, souvent encore en état de marche. Ils forment un réseau hydrologique cohérent avec les étangs qui constituent des réserves d’eau utiles aussi pour fournir du poisson aux habitants, améliorant ainsi leur régime alimentaire souvent déséquilibré en protéines.

Ils se sont installés au milieu des forêts, aménageant des clairières destinées à permettre le dialogue avec le ciel ; ils ont fait pénétrer l’éclat du soleil au milieu des ténèbres des forêts. Le sol était ingrat, souvent marécageux, pourtant ils y ont créé une agriculture très performante malgré les difficultés, l’hostilité de la géographie. Paradoxalement, en choisissant la voie de la pauvreté ils ont créé de la richesse avec un succès qui n’a pas été égalé.

Comme le note Georges DUBY, l’art cistercien est d’abord paysager : « il commence à la bonification, à l’aménagement des roies, des soles, des terrasses. Il commence à l’édification de la clairière ”… “ Le monastère est le couronnement de la clairière ”. Ce sont des valeurs religieuses, esthétiques, qui ont guidé les choix d’implantation et les types d’aménagements et non des considérations purement fonctionnelles ou de rendement.

Les abbayes n’étaient pas refermées sur elles-mêmes ; elles ont créé des établissements satellites : les granges qui servaient de relais techniques aux activités agricoles pour les travaux de champ aussi bien que pour le stockage des récoltes. Les moines cisterciens ont jeté aussi les bases d’une industrie minière, ils ont aménagé des forges, des moulins à farine auprès des cours d’eau. Leur influence s’est diffusée dans toute l’Europe.

LA RENAISSANCE

 

Ce sont les châteaux de la Loire, largement ouverts sur les sites qu’ils surplombent qui évoquent peut-être le mieux la Renaissance en France. Les vastes fenêtres font pénétrer dans les bâtiments précédemment obscurs, la lumière et le spectacle changeant qu’offrent la rivière, la campagne, la nature, le va et vient incessant des hommes, des bateaux, des animaux… Il s’en dégage une impression de joie de vivre paisible ; les formes anciennes de l’architecture féodales destinées à la guerre ne sont plus que d’aimables décors pour les nouvelles demeures.

Toutefois, les créations aristocratiques ne nous renseignent pas véritablement sur l’état des paysages quotidiens. De même les peintures de l’époque comportent bien des perspectives sur la campagne mais on sent que toute l’attention des artistes est focalisée sur l’ambition de faire ressortir l’intériorité des personnages qui sont le centre des œuvres ; ils tentent de faire percevoir la part immatérielle des êtres qui sont représentés, c’est-à-dire leur âme : intelligence, foi, sensualité. Les vues splendides sur les paysages ne semblent être qu’un élément de composition, un simple décor, pour mieux représenter ce qui constitue l’identité profonde des individus.

Il faut se rendre en Italie à Sienne, au Palazzo Publico, pour prendre conscience du véritable projet paysager de l’époque. Une vaste fresque d’Ambrogio Lorenzetti, exécutée vers 1340, représente ce que doit être le bon gouvernement. L’artiste fait de la ville et de la campagne les sujets principaux de la composition. On y voit une cité qui est en osmose avec la campagne. Celle-ci est précisément représentée. Il y a des champs labourés, des oliveraies, des jardins, des terrasses cultivées, des ponts de pierre, des chemins bien entretenus ; les paysans ont enfin droit à des aménagements qui leur permettent des récoltes abondantes. Ils se rendent dans la ville pour y vendre leurs produits. Celle-ci aussi est admirablement construite. Dans ses rues propres, aérées se côtoient paisiblement toutes les classes sociales : aristocrates, artisans, commerçants… Citadins et ruraux vont à la rencontre les uns des autres.

En face de ce spectacle, le peintre a représenté ce qu’est un mauvais gouvernement, dans une seconde fresque, en très mauvais état. Elle fait apparaître des incendies, des pillages, des morts, des troupes de guerriers, c’est-à-dire le quotidien de cette époque. C’est pourtant la vision utopique du bon gouvernement qui s’est imposée. Le paysage de la Toscane, qui existe encore de nos jours, est directement inspiré de la fresque qui est l’expression, de notre point de vue, la plus claire, la plus percutante du projet politique de l’aménagement paysager de la Renaissance. La paix, le commerce, les échanges, la nécessité d’investir pour améliorer les rendements agricoles correspondaient aux vœux de la société toute entière. Le peintre en effet ne pouvait pas représenter une idée strictement personnelle. Il devait répondre à une commande et son œuvre s’étalait dans un haut lieu du pouvoir où se réunissaient les forces vives de la ville très importante à l’époque. Il y avait donc un large consensus sur ce qui devait être fait. Ce ne sont plus les exploits des hommes de guerre, l’arrogance des puissants, des avides de pouvoir qui sont exaltés. Au contraire, les ravages qu’ils provoquent sont stigmatisés et les vertus pacifiques des artisans, des commerçants, des paysans libérés du servage sont magnifiées.

LA REVOLUTION  FRANCAISE

Au temps de la révolution française, un véritable projet paysager a été proposé à la nation par François-Antoine RAUCH (1762-1837) dans un ouvrage intitulé : « Harmonie hydrovégétale et météorologie ou recherches sur les moyens de recréer avec nos forêts la force des températures et la régularité des saisons ». Cet ouvrage publié en l’an X de la République, a été transmis par l’auteur à toutes les autorités publiques d’alors.

Il s’agit d’un plaidoyer passionné en faveur d’un aménagement du territoire consistant à recréer un environnement naturel capable de nourrir l’ensemble de la population grâce à une politique énergique de :

  • reboisement sur l’ensemble du territoire, en particulier dans les montagnes,
  • peuplement en poissons des rivières,
  • plantations le long des cours d’eau,
  • plantations en lisière des prés,
  • plantations au bord des voies pastorales et des chemins champêtres, en particulier de fruitiers pour nourrir ceux qui n’ont pas de terre.

Dans ce projet, l’arbre occupe une place majeure car il protège les cultures du vent, régule l’humidité, parce qu’il offre en abondance de la nourriture aux hommes et aux animaux – il emploie l’expression « prairies aériennes » – et fournit aussi du combustible, des matériaux de construction ; il protège aussi les rivières et leurs poissons contre les effets d’une trop grande ardeur du soleil ; il purifie l’eau et l’air des miasmes. RAUCH détaille abondamment les intérêts de chaque espèce d’arbre pour chaque objectif.

Certains écologistes actuels se reconnaîtraient dans ce projet visant à rétablir les « consonnances de la nature », à l’exception de sa condamnation sans appel des marais (les ulcères de la terre dit-il), mais aussi les paysagistes car il évoque sans cesse les effets esthétiques, les conséquences sensibles pour les hommes de ses propositions. C’est ainsi qu’il évoque « les bruits harmoniques des arbres », le « bel effet des vapeurs », les « perspectives aériennes », il parle de « plantations des grandes routes considérées comme des monuments publics », « de lac mélancolique », de jouissance, de beauté. On peut citer une phrase particulièrement significative dans cet esprit : « si un paysage sans eau est un palais de fées sans miroir, on peut dire qu’une terre sans paysage est un pays désenchanté (Annales Européennes 2, p. 45). Il va jusqu’à représenter les effets paysagers de ce qu’il préconise dans trois gravures (tomes 7 et 8 des Annales Européennes).

Tous ces efforts visent à nourrir l’homme, sa préoccupation permanente. Dans Le plan nourricier, en 1792, il avait proposé à l’Assemblée Nationale, au Roi et à tous les Ministres la mise en œuvre d’une distribution par les services de l’Etat des grains à travers un réseau de « greniers d’abondance » pour lutter contre la faim car on ne peut « commander aux estomacs de se rétrécir à volonté ou prescrire des lois de l’appétit » et « pour calculer sur la misère, il faut l’avoir vue de près, il faut en avoir goûté toute l’amertume, il faut l’avoir vue aussi généralement qu’elle l’est et pesé les milliers de circonstances qui concourent à la perpétuer ».

LE SECOND EMPIRE

 

Il faut prendre du recul par rapport aux diatribes largement injustes de Victor Hugo. Napoléon III, en tout cas dans le domaine qui nous intéresse, ne méritait pas l’acharnement satirique du poète, dont les effets furent d’autant plus ravageurs pour la mémoire de l’Empereur que le réquisitoire était écrit en un langage admirable.

Napoléon III fut un souverain-paysagiste. Il dessina des jardins quand il séjournait en Grande Bretagne, en particulier le parc du duc de Hamilton qui disait, en 1860 : « c’était un merveilleux jardinier-paysagiste et, si jamais il perdait sa place, je le prendrais volontiers comme jardinier en chef ». Tous les témoignages s’accordent à dire que c’est lui qui donnait l’impulsion à ses services en matière d’urbanisme, de paysage, d’aménagement du territoire. En particulier le baron Haussmann rappelle sans cesse les instructions qui lui étaient données par l’empereur.

Il a impulsé une puissante politique paysagère dans les villes par la création de tout un réseau d’espaces paysagers publics : bois récréatifs, parcs, jardins, avenues plantées, squares de proximité, pour le grand bonheur de nombreuses générations d’hommes, de femmes et d’enfants. Il faut se souvenir qu’avant lui n’existaient à Paris que des jardins privés que les habitants pouvaient fréquenter par simple tolérance. Il a mis en place un modèle d’urbanisme végétal qui visait à offrir à toutes les couches de la population des conditions de vie plus saines et plus agréables. Ce modèle a eu pour effet aussi de générer une structuration nouvelle des villes, du moins en Europe, à partir d’un système faisant largement appel aux jardins et aux arbres. Il s’est diffusé dans de nombreux pays à la fin du XIXème siècle et dans la première moitié du XXème.

Quelle était dans cette œuvre la part du baron Haussmann qui a donné son nom à ce modèle ? Ce fut d’abord celle d’un préfet qui était chargé de batailler pour trouver des financements, pour négocier les projets avec les élus, et de prendre les coups dans le remue-ménage qu’a suscité le remodelage de Paris. Puis quand les récriminations, les attaques ont été trop fortes, il a servi de « fusible » et il a été destitué. Il a su s’entourer d’hommes de talent, Alphan et Barillet-Deschamps, auxquels il pouvait faire confiance. Tout cela exigeait du talent et de l’intelligence et une bonne compréhension des enjeux esthétiques des divers aménagements.

Parallèlement des rues nouvelles ont été percées dans les tissus urbains anciens non-seulement à Paris mais dans la plupart des agglomérations européennes. On peut toujours discuter des partis pris et des conditions dans lesquelles ces aménagements ont été réalisés mais c’était pour ces villes une condition de survie en raison du développement considérable de la circulation.

Très en avance sur son temps, Napoléon III développa une véritable politique touristique en se rendant avec sa cour dans des villes d’eau ou des stations balnéaires situées aux quatre coins du pays pour assurer leur promotion. Ainsi il y attira en France la clientèle fortunée de toute l’Europe. Il prit lui-même le crayon lors de la création de parcs comme ceux de Vichy qui constituent toujours un cadre paysager emblématique de la ville d’eau. Sa femme Eugénie n’hésitait pas non plus à faire des projets pour des jardins, comme à Dieppe, mais aussi au niveau du grand paysage en créant « le Chemin de l’Impératrice » près de Luchon entouré de pics de 3.000 mètres. Simultanément, le développement des voies ferrées s’accompagna d’une valorisation par les compagnies de chemins de fer des sites traversés et du développement d’un réseau de ville d’accueil comme Arcachon ou Aix-les-Bains.

D’autre part, sous son règne  le réseau de haies s’est fortement densifié – perfectionnant à l’extrême la politique d’enclosure déjà entreprise avant lui. De même, en raison en particulier de l’accroissement de la population dans certaines zones, les murs de soutènement des terrasses se sont multipliés ainsi  que des ouvrages d’hydraulique. Les Landes ont été plantées de pins et des marennes pour l’élevage des huitres ont remplacé des salines qui n’étaient plus rentables. Le tout était animé par une série de manifestations agricoles : foires, comices, concours qui visaient à l’excellence des productions et de très nombreux almanachs diffusaient les nouvelles techniques agricoles. Ce fut le triomphe de la petite paysannerie, plus adaptable et efficace qu’on ne l’a dit et qui, en tout cas, a fait vivre la majeure partie de la population malgré l’exiguïté des exploitations. Il y avait 1.835.000 propriétés agricoles de 1 à 5 ha sur 3.260.000 à cette époque. Pourtant l’administration impériale de l’agriculture ne s’est intéressée qu’aux performances des grandes propriétés auxquelles elle attribuait chaque année, avec solennité, des primes d’honneur et des médailles.

Le fait est qu’à la fin du XIX ème siècle, le paysage de la France avait retrouvé ses arbres, en bordure des rivières, des prés, des champs, des chemins ; les Landes avaient été plantées, les montagnes se recouvraient de forêts sous l’impulsion notamment des ingénieurs forestiers dont l’école avait été créée à Nancy en 1824. Le rêve de Rauch peu à peu est devenu réalité et il y a tout lieu de penser que ses efforts ont largement contribué à cette évolution.

LES ANNEES DELOUVRIER

 

Plus près de nous une forte ambition paysagère sous-tendait en 1965 le schéma d’aménagement de l’urbanisme de la région de Paris établi sous l’autorité de Paul Delouvrier (1914-1995) mais aussi les schémas généraux d’aménagement d’aires métropolitaines élaborés par les Organisations Régionales d’Aires Métropolitaines (OREAM). Il s’agissait d’établir un équilibre entre villes et campagnes, d’éviter l’urbanisation en tache d’huile, par la création de “ zones naturelles  d’équilibre ”, de “ coupures vertes ” entre plusieurs zones d’agglomération. “ Plus jamais d’urbanisation anarchique aboutissant au développement de villes tentaculaires ! ”… disait-on. Le schéma d’aménagement de la Loire Moyenne et de sa mise en œuvre (1977) est encore plus séduisant. Il a eu pour titre « Vers la Métropole Jardin ». Effectivement ce document, approuvé tant par la Région que par l’Etat, repose sur une étude paysagère approfondie.

Les discours étaient convaincants, enthousiasmants même, étayés par des analyses fouillées, les documents graphiques étaient superbes, imprimés sur papier glacé, avec des colorations d’un vert éclatant, rassurant, qui semblaient garantes pour l’avenir d’un cadre de vie équilibré. Pour cette période, il n’est plus nécessaire d’extrapoler à partir de rares informations, au contraire, il y a pléthore de documents. Malheureusement, la réalité est décevante : ces zones vertes, ces vides de l’urbanisation, ont été grignotées, certains responsables n’ont pas hésité à ne les considérer que comme de simples réserves foncières susceptibles le moment venu de devenir les terrains à bâtir. En fin de compte, on a fait le contraire de ce qui avait été annoncé: ce sont les coupures vertes qui ont été aménagées en priorité!

Les équipes qui ont rédigé ces documents paraissent avoir pensé, que rien ne devait se faire comme avant car on était entré dans une ère nouvelle. Ainsi :

  • les villes nouvelles ne devaient plus avoir de rues,
  • les espaces verts sans vocation définie ne devaient pas ressembler aux anachroniques parcs et jardins,
  • les aménagements et les bâtiments anciens n’avaient plus d’intérêts, à moins d’être classés,
  • l’agriculture n’était maintenue que par commodité dans les documents de planification pour justifier la couleur verte et pour se persuader, et faire croire aux autres, que les coupures entre les urbanisations pourraient se maintenir spontanément, sans moyens appropriés.
  • Au fond ceux qui devaient mettre en œuvre ces schémas n’ont cru qu’à l’intérêt des pleins, c’est-à-dire l’urbanisation, les équipements, la construction. Les crédits considérables y ont d’ailleurs été concentrés. Par contre, ils ont considéré que les vides, c’est-à-dire les terres agricoles et les espaces naturels, n’avaient aucune valeur ni du point de vue économique, ni sur le plan social. Leur maintien n’a donc bénéficié que de moyens nuls ou dérisoires.

Pendant cette même période, les technocrates de l’agriculture se sont acharnés à détruire beaucoup de paysages agricoles du XIXème siècle en particulier les bocages, et aucune chance n’a été laissée aux petites exploitations . Contrairement au Japon, par exemple, la France n’a pas sérieusement développé une technologie adaptée aux parcelles de faibles dimensions. Au contraire, la politique agricole des années 60, qui n’a privilégié que la recherche des hauts rendements – au détriment souvent d’une réelle productivité du fait des surendettements -, a eu pour objectif, sans état d’âme, et pour effet, d’accélérer la fermeture du maximum de petites exploitations ; elle a eu évidemment pour conséquence d’intensifier l’abandon par les hommes de nombreuses zones qui, de ce fait, n’ont plus été entretenues, même celles qui ont une forte valeur pour l’économie touristique.

PETITS PAYSANS INNOVANTS

Dans les années soixante, les agriculteurs, encouragés et soutenus par une vigoureuse politique gouvernementale, se sont engagés résolument dans une modernisation des techniques et un renouvellement des méthodes qui ont accru de manière considérable les rendements. Cette mutation s’est accompagnée d’un rejet et d’un mépris pour les savoirs anciens considérés en bloc comme archaïques. À l’époque, les préoccupations d’environnement et de paysage n’étaient pas à l’ordre du jour ; pour produire toujours plus, dans l’indifférence générale, les haies bocagères étaient supprimées et le parcellaire bouleversé par les remembrements, les races locales abandonnées, les traitements phytosanitaires effectués parfois sans discernement.

À contre-courant de cette tendance, a été mis en oeuvre dans le Beaufortain un modèle de développement, original pour l’époque, sous l’impulsion d’un petit éleveur – sa propriété n’avait que 12 hectares et, au départ, il descendait le foin sur le dos – , Maxime Viallet (1922-2002), président de la coopérative laitière et de l’union des producteurs de Beaufort.

Le beaufort est un fromage cuit réputé, élaboré dans une région de la Savoie qui lui a donné son nom. En 1960 sa production était dans une situation critique, elle n’était plus que de 500 à 600 tonnes par an et elle se vendait mal. Au lieu de s’orienter vers des pratiques industrielles comme c’était la règle alors, les producteurs se sont engagés au contraire, sous l’impulsion de Maxime Viallet dans une voie de modernisation complètement différente, visant à parfaire la qualité du fromage pour qu’il retrouve sa notoriété, plutôt que de s’épuiser dans une course aux rendements.

Dans ce but, ont été maintenues les races locales – Abondance et Tarine – , la collecte quotidienne pour conserver les qualités aromatiques ainsi que les ferments du lait cru, et la pratique des alpages (avec un label particulier pour la production en estive) car en altitude la flore herbeuse favorise la lactation.

D’autre part, les producteurs ont développé une collaboration étroite avec des chercheurs de l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) pour assurer une meilleure maîtrise des ferments, parfaire l’hygiène et mettre en œuvre une mécanisation optimale des opérations purement machinales. Par ailleurs, ils ont mis en place un circuit de vente bien identifié dans les stations de sports d’hiver qui se sont fortement développées dans les décennies qui ont suivi le lancement du programme. Le succès de cette démarche a été au rendez-vous. En 1992 la production avait atteint 3150 tonnes, mille exploitations ont été maintenues grâce à un prix d’achat du lait à la ferme 50% plus élevé que celui pratiqué en général et le cours de ce fromage est le plus important de sa catégorie. Surtout, pour ce qui concerne le propos de cet ouvrage, 450 000 hectares de paysage de montagne sont entretenus.

Toujours dans les années 60, à Beaumes de Venise, dans le Vaucluse, un viticulteur, Claude Milhaud (né en 1935) cultivait 2,5 hectares sur 26 terrasses dont certaines étaient particulièrement minuscules : 2 mètres de large sur 20 mètres de long. Membre influent de la coopérative, il a également été toujours fidèle au village où il est né. Il s’est  battu  pour l’adoption par l’ensemble des vignerons de l’appellation d’une charte de qualité et pour sa stricte application : Charte Vignerons Investis en Viticulture Raisonnée et Environnementale (VIVRE). Ces efforts ont abouti à l’obtention de labels de qualité européens.

En raison de l’évolution des goûts des consommateurs, des initiatives prises par les vignerons pour garantir la qualité du produit et des actions de la coopérative pour en assurer une meilleure commercialisation, la demande de vin de muscat de Beaumes de Venise a fortement augmenté. Il était devenu nécessaire pour Claude Milhaud de développer l’exploitation. Pour s’agrandir, Claude Milhaud a préféré s’inspirer des savoirs transmis par les anciens et s’appuyer sur les enseignements acquis sur les minuscules parcelles traditionnelles dont il avait hérité et qu’il avait cultivées à ses débuts. Il a remodelé un versant de la montagne avec des moyens modernes, tout en respectant les techniques ancestrales des terrasses de culture, pour pouvoir cultiver les parcelles avec un tracteur. A cette fin, il a élaboré un projet d’aménagement précis pour créer les nouvelles terrasses avec un bulldozer – dont il guidait en permanence le travail – en remplaçant les murs de pierres sèches par des talus qui suivent les courbes de niveau. Ces banquettes sont parfois étroites quand la pente est forte mais elles permettent toujours les évolutions du tracteur.

Pour parfaire la qualité paysagère de l’ensemble, des arbres (cyprès de Provence, pins, cèdres) ont été implantés sur les délaissés impropres à la mise en exploitation et les talus ont été garnis de romarin et de thym. Pour Claude Milhaud, l’agriculteur est acteur et spectateur du paysage : « Plus que le passant qui apprécie avec neutralité ce que l’œil trouve beau, l’agriculteur prend d’autant plus de plaisir à regarder un beau paysage qu’il a aménagé, mis de la peine, de la passion et tout son cœur à réaliser et cela tous les jours, aussi bien pendant ses heures de repos que pendant ses heures de travail ».

Ce furent de petits paysans comme eux, parmi bien d’autres,  qui ont été les pionniers de la nouvelle modernité : l’agriculture durable. Avant l’heure, sans déclarations exaltées, sans faire précéder leurs réalisations de professions de foi sentencieuses, ils ont donné un contenu concret à cette notion qui apparaît encore floue à beaucoup. Et leurs expériences ont servi de références pour l’élaboration de la convention européenne du paysage.