Méthodes

 

 

Les méthodes de grand paysage visant à valoriser un territoire global concernent les élus, les agents des services des collectivités territoriales, comme ceux de l’Etat, les professionnels de l’aménagement quand ils interviennent sur le territoire. Concrètement ils sont amenés à participer à des jurys de concours ou à donner des avis dans ce domaine. Ce texte a pour but de faciliter leur tâche en attirant, sous forme de pense-bêtes, les différents points qui doivent être pris en considération.

L’ APPROCHE SENSIBLE

L’approche paysagère intègre les aspects culturels, esthétiques, dans une démarche opérationnelle d’aménagement du territoire respectueuse de l’environnement. Les instances publiques comme les grandes gueules de l’écologie, estiment que seuls les enjeux de la planète comme l’énergie, les émissions de co2, le réchauffement de la banquise méritent attention. Ils sont obnubilés par les chiffres, les courbes, les pourcentages qui rassurent ou terrifient, ils mettent délibérément de côté les dimensions sensibles de l’homme. On en était au même point dans les années 60 quand dans le domaine de l’urbanisme et de la construction, il n’était question alors que du nombre de logements construits, de la longueur de voies de desserte réalisées, de surfaces bâties ou aménagées. La certitude à l’époque du bien-fondé des théories fonctionnalistes au mépris des aspirations sensibles des gens a eu pour conséquence de contribuer après des décennies au mal-être général et à l’existence de nombreuses zones d’insécurité dans les banlieues toujours actuelles. Dans les campagnes le modèle d’exploitation intensive, les remembrements, l’augmentation démesurée de la taille des parcelles, la suppression des haies, des chemins, des mares et la destruction de biotopes qui s’y rattachaient ont eu des conséquences désastreuses sur notre capital paysager qui est pourtant le support essentiel de l’activité touristique essentielle à notre économie. Les paysages, en effet, par leur valeur culturelle inestimable et leur exceptionnelle variété, leur beauté, n’ayons pas peur de ce mot, sont le support de cette activité économique de plus en plus importante, créatrice d’un nombre considérable d’emplois non délocalisables, y compris dans des zones déshéritées. Ne pas intégrer les dimensions sensibles dans l’établissement des cahiers des charges et dans l’appréciation des projets d’aménagement constitue est attitude irréaliste. Mais comment le faire? Les fiches suivantes, à travers les étapes de leur élaboration et de leur mise en oeuvre, sont rédigées sous forme de pense-bêtes qui me paraissent appropriés à leur activité. Elles sont destinées à les aider dans leurs pratiques quotidiennes et pour l’organisation des séances de formation et de sensibilisation qu’ils sont amenés à faire.

ETABLISSEMENT D’UN CAHIER DES CHARGES  des contrats, directives, plans, chartes de paysage

DIAGNOSTIC PAYSAGER

Expression de la méthode utilisée. Le diagnostic paysager doit être effectué dans des délais relativement limités pour tenir compte des échéances électorales, des mutations. Il n’est pas question de refaire toutes les études, pour cette raison il faut faire appel à un professionnel expérimenté qui soit capable, d’une manière fiable, de l’effectuer rapidement. Dans tous les cas il débute par une visite de terrain comportant des repérages photographiques.

 EXISTANT

Enquête sur l’appréciation du paysage par les diverses populations qui y habitent ou le fréquentent.

Exploitation des données existantes:

  • histoire du site;
  • iconographie;
  • nature du sol;
  • régime hydrologique;
  • régime des vents;
  • occupation du sol;
  • trame agricole;
  • espaces interstitiels.

Structures paysagères( mise en évidence des…)

  • bocage;
  • maillage lithique;
  • prairies sèches;
  • zones humides;
  • plantations d’alignement;
  • parcellaire;
  • habitats faune, flore;
  • chemins;
  • vides.
  • Description de leur état, de leur fonctionnement et de leurs caractères identitaires.

« Points noirs » paysagers:

  • dégradations dues à des panneaux publicitaires ou enseignes;
  • décharges sauvages…

Espaces et vues remarquables.

Perceptions du front de ville.

Prescriptions contenues dans les documents d’urbanisme.

Fonctionnalités actuelles des lieux : atouts, contraintes, difficultés…

SYNTHESE

Synthèse exprimant ce qui qui identifie le paysage du territoire en terme de lisibilité notamment les:

  • facteurs d’évolution;
  • potentialités du territoire;
  • logiques d’évolution et de fonctionnement;
  • projets d’infrastructures;
  • projets touristiques;
  • tendances d’évolution : boisements spontanés et volontaires – à ce titre l’existence d’un observatoire photographique du paysage peut être d’un précieux apport ;
  • risques naturels;
  • recensement des projets d’aménagement.

Volet socio-économique.

Repérage des acteurs.

Relations ville/campagne.

Expression des objectifs et des projets des divers acteurs sur le territoire,

SIMULATION VISUELLE

Simulation visuelle de l’impact paysager de ces projets et des tendances et facteurs d’évolution constatés.

PROPOSITIONS

Etablissement d’un programme d’opérations de :

  • mise en valeur;
  • reconquête de la qualité des espaces;
  • créations artistiques;
  • animations.

CONCERTATION

  • Actions de concertation entre les collectivités territoriales, les Administrations d’Etat et les organismes de conseil comme les CAUE, les organismes professionnels (chambres d’agriculture, chambres de commerce et d’industrie…), les entreprises, les agriculteurs, les associations, les experts, les particuliers.
  • Définition et discussion des propositions de stratégie sur le territoire.

REDACTION ET SIGNATURE PAR LES PARTENAIRES

MISE EN OEUVRE

  • Désignation d’un chef de projet chargé de la mise en œuvre des engagements, du montage des dossiers, du suivi des travaux, de l’animation, de la recherche des partenaires et des financements, de l’organisation des réunions des partenaires.
  •  Nomination d’un comité de pilotage.
  • Organisation de visites de terrain des divers partenaires pour vérifier l’état d’avancement de la mise en œuvre du contrat.

OPERATIONS PONCTUELLES INCLUSES DANS UN PROGRAMME DE GRAND PAYSAGE :

JARDINS, PARCS, ESPACES VERTS.

Diagnostic:

  • histoire du lieu;
  • propriété;
  • nature du sol;
  • existe-t-il des pollutions ?;
  • système hydrologique;
  • régime des vents;
  • pluviométrie;
  • ensoleillement;
  • températures;
  • éléments paysagers à conserver;
  • covisibilité:

-perception du terrain de l’extérieur;

– vue sur l’extérieur depuis le terrain (paysage d’emprunt);

  • rôle de l’espace;
  • analyse du contexte environnant.

Projet

  • Rappel de la commande.
  • Expression du projet :

écrite;

verbale.

  • Expression visuelle :

– de état initial;

– du projet lors de la réalisation;

– de l’évolution dans le temps du projet.

  • Phasage de réalisation.
  • Délais d’exécution.
  • Plan de gestion.
  • Eléments de jugement:

– cohérence du projet avec la commande;

– cohérence interne;

– cohérence avec le site;

– accessibilité, fonctionnalité;

– qualité sensible des végétaux;

– choix des essences en fonction du sol et du climat;

– adaptation aux besoins;

– coûts d’entretien;

– adaptation des végétaux à l’espace pour leur permettre de croître de    manière harmonieuse;

– appréciation de l’échelle du projet telle qu’elle sera perçue;

– respect de l’environnement, en particulier des zones humides.

Mise en œuvre:

  • La surveillance des travaux qui doit être confiée au concepteur pour clarifier les responsabilités;
  • s’assurer de l’intervention du concepteur, les premières années, pour la mise en place du projet et sa gestion.

 

ESPACES URBAINS: places, boulevards, berges…

Réflexions liminaires

 A partir des objectifs définis par le maître d’ouvrage :

  • analyse du contexte (spatial, fonctionnel, social…);
  • présentation de solutions alternatives comportant les éléments nécessaires à un examen critique : avantages fonctionnels, conséquences sur les usagers, coûts, effets pervers possibles, flux de circulation, vents, ensoleillement, contexte urbanistique… ;
  • établissement du programme d’aménagement;
  • examen critique du programme d’aménagement.

Concertation entre le maître d’ouvrage, les divers utilisateurs publics et privés, concernés ou leurs représentants, les associations… La concertation doit se faire, sans discontinuité, lors des diverses phases du projet.

Choix de la solution.

Etude de programmation:

  • phasage;
  • délais.

Financement du projet et de sa gestion.

Définition du programme faisant l’objet de la consultation

Projet

Examen critique du programme de la consultation.

Rappel de la commande.

Rappel du contexte urbanistique.

Rappel des contraintes techniques et financières.

Expression du projet:

  • écrite;
  • verbale;
  • représentations des visions diurnes et nocturnes) :
  • de l’état initial;
  • du projet;
  • de son impact sur le contexte architectural et urbanistique.

Problèmes de gestion et d’entretien (aussi bien techniques que du point de vue des coûts).

Eléments de jugement:

  • cohérence du projet avec la commande;
  • cohérence interne;
  • cohérence avec le contexte urbain;
  • accessibilité;
  • sécurité;
  • effets de vents;
  • bonne adaptation des matériaux aux usages et aux effets paysagers recherchés;
  • évacuation des eaux;
  • conditions d’entretien au regard :

– de la sécurité;

– des coûts;

– de l’accessibilité

  • Conséquences :

– sur les usages;

– sur les flux de déplacements piétons, automobiles, cycles, transports en commun…, compte tenu de la morphologie urbaine;

– sur l’intégration ou le raccordement du projet au contexte architectural en terme d’échelle et de coloration notamment;

  • Appréciation de la qualité des propositions en matière :

– de mobilier urbain;

– d’éclairage;

– de palettes de couleurs;

– de relation avec les espaces environnants;

– des qualités des matériaux préconisés au regard :

du contexte architectural;

de leur tenue dans le temps;

de leur coût;

de leur capacité ou non à renvoyer la lumière;

de la qualité tactile des revêtements pour l’usage des piétons;

de la sécurité, les sols glissants sont à proscrire;

de la résistance des revêtements;

des conséquences des revêtements sur la végétation;

des conséquences des revêtements sur le système hydrologique global;

de la prévention des inondations dues à une imperméabilisation trop importante des sols;

– des paysages d’emprunt;

– des perspectives urbaines en prenant en compte  les façades en particulier;

– des effets induits des aménagements sur le fonctionnement de la ville dans son ensemble;

– de la bonne dissimulation des réseaux électriques et téléphoniques;

– des conséquence sur l’image de la ville du projet;

– des effet du projet en matière de nuisances : bruit, pollution…

Mise en œuvre

La surveillance des travaux doit être assurée par le concepteur pour clarifier les responsabilités.

QUELQUES DEFINITIONS ET DEFINITIONS

Attrape-regards

Un attrape-regards est un monument architectural (clocher, château…), naturel (rocher, falaise, cascade, bouquet d’arbres…), un équipement (éolienne, pylône…) ou une une fabrique au sens paysager du terme qui piège les regards dans un site donné. Des vues y sont associées qu’il faut sauvegarder pour qu’il conserve son impact visuel, s’il y a lieu. Il constitue souvent un signe identitaire d’un lieu. Il convient de souligner qu’il peut avoir un effet négatif. Cette notion a été développée par les architectes-paysagistes britanniques sous le terme de eyecatcher . On parle aussi de point d’appel visuel .

 Axes de vues

 Les axes de vues correspondent aux situations dans lesquelles le regard est canalisé dans un champ de vision rétréci par des obstacles latéraux (murs, haies, parois rocheuses…). L’échappée visuelle ainsi cadrée focalise le regard sur une portion de paysage qui prend de ce fait une importance particulière.

Covisibilités

Les covisibilités correspondent aux liaisons visuelles qui permettent de voir d’un lieu donné un monument architectural ou naturel, et d’un point de celui-ci de voir ce même lieu. Cette notion est particulièrement importante pour la protection de nombreux monuments et de leurs abords. Cette notion est un fondement de la citoyenneté dans le domaine de l’aménagement du territoire : chacun doit se soucier de la perception qu’auront les autres de la construction envisagée et pas seulement de la vision dont il jouira depuis son installation.

Echelle

L’échelle exprime un rapport mathématique entre proportions. Ce terme est utilisé par les ingénieurs, les cartographes, les scientifiques en général, dans ce sens.

Dans le domaine plastique, le terme échelle indique un rapport de proportions ressenties. Ainsi des objets parfaitement identiques ne paraîtront pas avoir les mêmes dimensions selon leur couleur, la coloration environnante, la luminosité ambiante, les dispositions des objets qui les entourent. La perception des échelles est donc relative.

Dans le domaine du paysage, l’échelle plastique varie dans le temps, du fait, en particulier, de la croissance des végétaux, mais aussi en fonction des saisons, de la luminosité ambiante, de la vitesse de déplacement.

Entités paysagères

Les entités paysagères  correspondent à des paysages aux caractères morphologiques similaires, formant des ensembles spatialement localisés.

Paysage d’emprunt

Les compositions paysagères intègrent des vues sur une forêt, sur un rocher, un bouquet d’arbres, un clocher… De même les architectes conçoivent souvent les constructions en fonction d’une perspective, de rivière par exemple. Ces éléments sont extérieurs au terrain sur lequel est réalisée l’opération, ils sont situés sur d’autres propriétés. Les concepteurs ont donc « emprunté » des éléments du paysage à des propriétés extérieures. On parle de ce fait de paysage d’emprunt ou emprunté. Les paysages empruntés ont une très grande importance plastique et culturelle puisqu’ils donnent du sens tant aux créations architecturales qu’aux parcs et jardins. Leur suppression ou leur détérioration peut porter atteinte à l’œuvre et même lui enlever tout intérêt. Il est donc primordial de s’attacher à la conservation des paysages d’emprunt.

La notion de paysage d’emprunt a été développée notamment dans « Le traité du jardin » (Yuanye), rédigé par le paysagiste chinois Ji Cheng en 1634. Celui-ci fait même de l’emprunt de scènes paysagères l’élément le plus important d’une création paysagère qu’il s’agisse de vues sur le lointain, sur le voisinage, sur des éléments en contrebas ou situés en hauteur…ou même d’effluves émanant de la forêt voisine ou de la musique en provenance d’un couvent proche.

Structures paysagères

Les structures paysagères, aux quelles fait référence la loi sur « la protection et la mise en valeur des paysages » du 8 janvier 1993, se définissent comme l’agencement ou la combinaison d’éléments végétaux, minéraux, hydrauliques, agricoles, urbains qui forment des ensembles ou systèmes cohérents : bocages, terrasses de cultures, réseaux de chemins…. Ces ensembles constituent des systèmes d’aménagement qui structurent l’espace pour répondre aux usages, en particulier agricoles, pour lesquels il a été aménagé ou utilisé. Les structures paysagères participent de manière déterminante à la composition des paysages.

Vides

L’urbanisme – entendu comme l’art de bâtir les villes – distingue classiquement, depuis l’architecte et urbaniste romain Vitruve, les espaces construits : les pleins, des espaces dépourvus de constructions : les vides. La qualité d’une urbanisation dépend d’un bon rapport entre pleins et vides non seulement à l’intérieur de la ville mais encore entre la masse de celle-ci et sa périphérie pour assurer son insertion harmonieuse dans son environnement, dans le respect de la campagne proche ou lointaine qui lui est liée. Une agglomération affirme ainsi son identité par la clarté de ses contours. Les vides sont constitués concrètement par de simples pelouses, des places, des parcs et jardins, des zones naturelles d’équilibre, des zones agricoles… Dans des documents d’aménagement certains vides prennent parfois le nom de coupures ou ceintures vertes. Les vides sont particulièrement vulnérables en particulier à la périphérie des villes alors que pourtant ils participent significativement à leur valeur patrimoniale et à leur durabilité. Des moyens en hommes et en crédits doivent être consacrés à leur défense et à leur gestion car ils font l’objet de multiples convoitises, d’autant plus vives que le poids économique des détenteurs des terrains qui les constituent est faible.

QUELQUES OUVRAGES UTILES

Caroline Mollie, Des arbres dans la ville/ L’urbanisme végétal, Actes Sud (Cité  verte), 2009.

Jean Cabanel, Aménagement des grands paysages en France, versions français/anglais et anglais/chinois, ICI Interface, 2015.

Régis Ambroise et Monique Toublanc, Paysages et agriculture pour le meilleur, Educagri éditions, Dijon, 2015.