Jean-Paul Pigeat et Jack Lang

 

J’ai rencontré la première fois Jean-Paul Pigeat au centre Pompidou où il avait monté avec le soutien du ministère de l’Environnement une exposition spectaculaire comportant des projections de photos des principales structures paysagères de notre pays sur de grands écrans ; elle avait d’ailleurs circulé ultérieurement dans diverses régions. Après on a conjugué nos efforts pour assurer la prise en compte des paysages en débutant par la promotion des jardins modernes qui dans les 80 étaient ignorés du grand public. On se retrouvait régulièrement au café Beaubourg avec Ariane Delilez pour organiser des évènements dans ce domaine. On a imaginé de créer dans le cadre d’un salon sur l’habitat un concours d’idées pour améliorer la qualité des jardins des maisons individuelles construites dans les lotissements pour en améliorer par répercussion la qualité de l’espace public. Ainsi a été définie l’idée de créer un concours de jardins d’une faible surface, 200 mètres carrés environ. Cette idée de départ modeste ne pouvait avoir une influence que si l’opération intéressait les médias et les créateurs. Avec raison Jean-Paul en a fait un évènement artistique majeur dans le cadre des jardins du château de Chaumont-sur-Loire.

Jean-Paul Pigeat avait une forte culture en matière d’architecture, d’environnement, d’urbanisme et évidemment de jardins. Il en avait visité de très nombreux en Grande-Bretagne, en Italie comme en France. Il était très lié au milieu de ceux qui lancent les idées. C’était un passionné, un découvreur de talents qui déployait une énergie inouïe pour monter des projets. Il savait aussi, ce qui est très important pour agir concrètement, débusquer des crédits et les mobiliser en connaissant très bien les rouages et les contraintes de l’Administration. Il était imaginatif, amical, chaleureux, débordant d’initiatives. Il était exigeant sur le moindre détail pour que le plaisir d’une visite du festival soit total aussi bien au restaurant, que pour déambuler sur un sol agréable, que dans les toilettes. C’est vraiment lui le créateur du Festival international de jardins de Chaumont qui a eu une influence considérable sur l’art de concevoir et peut-être surtout de gérer les parcs et jardins. Certaines innovations présentées au tout début dans le cadre de ce festival ont connu un succès mondial comme les murs végétaux de Patrick Blanc, et le moindre jardin public porte l’empreinte de telle ou telle œuvre présentée à la suite des concours d’idées organisés chaque année par le festival. La qualité des fleurissements n’a rien à voir à présent avec la médiocrité générale d’avant la création du Festival international de jardins.

C’est par l’intermédiaire de Jean-Paul que j’ai rencontré Jack Lang qui avait pris la mesure de la valeur culturelle de l’art des jardins. Quand il fut élu maire de Blois il fit appel à d’excellents architectes-paysagistes pour renouveler de manière remarquable l’environnement végétal urbain de sa ville. C’est d’ailleurs à l’occasion de la première journée des jardins organisée dans le château de Blois en préfiguration du festival que je rencontrai le ministre. Compte tenu de mes fonctions, il me demanda d’être à ses côtés lors de l’inauguration. J’avais fait un tour des stands avant lui pour être en mesure de le guider. L’un d’eux m’inquiétait : celui d’un sculpteur de citrouilles plutôt ringard. Comment pourrait réagir le ministre de la culture qu’il était alors? Avant d’arriver à celui de notre « artiste », je lui chuchotai à l’oreille pour le prévenir : « Ça craint monsieur le ministre ». C’est à cette occasion que j’ai compris que Jack Lang était vraiment un homme politique de tout, tout, premier plan. Devant les « œuvres » qui lui étaient présentées, il émit en hochant la tête de bas en haut un « Houuuu…. » d’un air inspiré, d’une totale ambiguïté. Il pouvait tout aussi bien être une manifestation d’admiration que d’étonnement ironique.

A mon sens l’action ministérielle de Jack Lang a été très positive car il a fait sortir la culture des strictes sphères érudites, compassées dans lesquelles elle avait été trop souvent confinée. Il a compris l’évolution de la société en soutenant des arts populaires comme le cirque ou les spectacles équestres. Il faut rappeler d’ailleurs dans ce dernier domaine l’apport artistique exceptionnel de Zingaro qui a bouleversé les cadres plastiques habituels en jetant des ponts entre des civilisations très éloignées les unes des autres comme comme celle de la Géorgie et celle du Maroc, par exemple. Jacques Lang a aussi démontré le rôle économique du patrimoine, en particulier pour le développement de l’activité touristique qui est créatrice de très nombreux emplois non délocalisables ; il a intégré dans les Beaux Arts la mode qui est un vecteur puissant du développement des industries de luxe et qui est si importante pour embellir notre quotidien; il a créé les lieux de mémoire, ces endroits sans qualités artistiques remarquables mais auxquels de nombreux liens affectifs nous unissent en raison des souvenirs qui s’y rattachent, des plaisirs auxquels ils ont servi de cadre. Il a redonné un élan aux fêtes populaires en lançant celle de la musique qui malheureusement, à mon goût, tend à se transformer en fête du bruit. Surtout il a créé la journée des jardins.

Par contre il aurait fallu que sa politique culturelle sortît vraiment du cercle des bobos. Des braves gens qui circulent quotidiennement dans un environnement pourri par les tags et les graffitis ont trouvé honteux d’avoir donné à ces gribouillis une place dans les musées, leur conférant ainsi un statut d’œuvres d’art. Les tags aux couleurs agressives ne font que qu’ajouter de la violence à l’atmosphère des lieux dans lesquels ils habitent ou travaillent par nécessité.

Il faudrait revenir à une culture populaire qui permette aux plus grand nombre de communier, toutes catégories sociales confondues, avec les beaux textes, avec les belles musique dans des lieux qui leur fasse honneur comme il en était ainsi du somptueux Palais de Chaillot à l’époque du TNP de Jean Vilar, ou avec la beauté des magnifiques parcs du Second Empire.