Père André GOUZES et Jacques GODFRAIN

 

On était allé visiter les « Bains de Sylvanès » car mon père avait entendu parler quand il était petit des projets ambitieux qui avaient été échafaudés par les gens de l’époque pour lancer la station. Ils y avaient même invité l’impératrice Eugénie et ils regrettaient encore de nombreuses années plus tard qu’elle n’y fut pas venue comme elle l’avait fait à Vichy pour assurer sa renommée et toutes les retombées économiques que cela aurait entraîné pour la région. L’établissement était à l’abandon de même que l’abbaye toute proche. En visitant celle-ci on vit errant à travers les ruines du bâtiment transformé en ferme, au milieu d’une salle voutée devenue étable, une soutane blanche. Ce fut ma première rencontre alors purement visuelle avec le père André Gouzes.

Puis le bruit s’étant répandu qu’il s’y était installé à demeure, on s’est rendu dans la chapelle dont les murs suintaient alors l’humidité pour participer à une messe dominicale. Il avait repris à cette époque la coutume ancestrale d’honorer les générations passées en égrenant les noms de ceux que les familles des paroissiens n’avaient pas encore oubliés, ce qui renforçait leur sentiment d’appartenir à une communauté de toujours. Devant l’autel il y avait son chien calmement couché sur un tapis. Au cours du sermon il l’avait pris à témoin pour illustrer un propos. Les paroissiens sous le charme échangeaient des sourires de connivence. Dès que les derniers mots de la bénédiction finale furent prononcés le chien s’est précipité vers la porte de sortie ; ce n’est qu’une fois dehors qu’il se mit à aboyer.

A quelques temps de là le député Jacques Godfrain invita des Aveyronnais de Paris à une réception dans un appartement de fonction qui était dévolu au questeur de l’Assemblée Nationale qu’il était devenu. J’y trouvais le père Gouzes discuter âprement en patois avec un voisin de l’abbaye au sujet d’une histoire d’âne.

Dans une atmosphère amicale et chaleureuse Jacques Godfrain avait coutume aussi d’inviter régulièrement ses amis à déjeuner dans l’appartement dont il disposait à la questure au Palais Bourbon. Lors d’un déjeuner j’étais assis auprès du père Gouzes qui profita évidemment de l’occasion pour me parler compte tenu de mes fonctions, chef de la Mission du Paysage, d’un problème de parking de voitures lors des concerts qui attiraient de plus en plus de monde. Je lui promis d’aller étudier sur place le problème avec une paysagiste. Il m’invita à déjeuner et nous avons convenu d’une date.

Anne, architecte-paysagiste au sein de notre équipe de la Mission du Paysage, et moi nous avons effectué le voyage de Paris gare d’Austerlitz à Millau de nuit, en couchettes de 2ème classe particulièrement inconfortables sur cette ligne de chemin de fer délaissée. J’avais trouvé une combine tordue pour pouvoir louer une voiture à l’arrivée car il n’y a pas de transport public entre Millau et Sylvanès. C’était en février, le temps était froid et sec, ensoleillé, mais la luminosité était rendue implacable par l’absence des feuilles aux arbres et de leur ombre qui donnent du liant à tout ce qui compose un paysage : haies, murs de pierres sèches, talus. Arrivés à l’abbaye il n’y avait personne pour nous attendre. On finit par rencontrer une dame qui nous dit qu’à cette période de l’année le père habitait le prieuré. On reprend la voiture pour nous y rendre par le chemin de terre qu’elle nous avait indiqué. Arrivés au prieuré on vit par une porte-fenêtre le père Gouzes qui était en train de travailler, penché sur son bureau. On frappe au carreau. Il relève la tête l’air éberlué car visiblement il avait complètement oublié le rendez-vous.

– Que puis-je pour vous ?

– On vient depuis Paris, par train de nuit, au rendez-vous que vous nous aviez donné chez Jacques Godfrain.

– En couchettes effreuses tint à préciser Anne.

– De plus vous nous aviez invité à déjeuner et on meurt de faim.

– Bon, bon j’ai beaucoup de travail en ce moment avec mes charpentiers russes, mais on va s’arranger, entrez dans mon bureau mais laissez-moi terminer mon dossier.

Il nous a indiqué l’endroit où se trouvaient des couverts, Anne et moi les avons installés sur une table qui se trouvait à proximité tandis qu’il bouclait son dossier. Une fois la bouteille débouchée, la boîte de boudin de la ferme d’à côté ouverte, le fromage disposé sur une assiette, la dinette improvisée a débutée. A partir de ce moment il s’est entièrement consacré à nous et le courant étant passé entre nous trois, débuta une après-midi exceptionnelle.

On a parlé évidemment du problème paysagé soulevé par le parking mais le père revenait sans cesse sur le sujet d’une chapelle et des problèmes qu’il rencontrait pour le séjour de charpentiers venus de Russie pour accompagner des arbres nécessaires à sa construction. Nous le laissions dire sceptiques car on ne voyait rien à l’horizon à part un méchant appentis. A la fin du repas il décida de nous montrer le chantier.

Ensemble nous avons gravi une petite montée et au bout de laquelle Anne et moi nous nous sommes figés, sidérés par l’ampleur de la chose.

– Oui, je sais, j’ai disjoncté mais un ami dominicain qui avait reçu un important héritage m’avait donné l’argent pour la construire, je ne pouvais pas me dérober.

Il a tenu à nous faire visiter la construction. Au milieu de l’enchevêtrement des poutres il nous racontait son rêve : « Ici il y aura l’autel œcuménique, à gauche la chapelle orthodoxe, droite la chapelle réformée mais je me demande si les protestants voudront cohabiter avec des icônes ». « Ici se trouvera mon bureau » dit-il en nous montrant du haut d’une échelle où il nous avait fait monter un vaste espace à claire-voie. C’était un parcours poétique.

De temps à autre il parlait du château de Gissac qu’il avait été obligé d’aménager en hôtel pour pouvoir accueillir convenablement les solistes du fait de l’absence de ressources hôtelières dans le secteur. Il était soucieux car l’établissement était pour lui un gouffre financier. Il décida de nous y conduire pour nous faire comprendre le problème. Il profita de la visite pour inspecter les installations, la qualité de l’entretien, de temps en temps il pestait quand il relevait une négligence.

– Après être retourné à l’abbaye, je vais vous faire voir tant que j’y suis le dortoir des stagiaires, il a repris le modèle du moyen-âge : il est constitué d’alcôves ce qui permet à chaque stagiaire de bénéficier d’une relative intimité malgré la promiscuité.

Il nous a fait visiter méticuleusement le dortoir en nous faisant remarquer la bonne conception des alcôves et l’élégance de leur structure de bois ; il n’oublia pas de nous montrer la chambre réservée à « Monseigneur » de style XVIII éme, en prononçant avec une emphase ironique le mot « Monseigneur ».  Puis nous avons descendu un escalier de pierre pour nous retrouver dans la chapelle austère mais de dimensions chaleureuses.

Il a alors allumé, rien que pour nous, les lumières. Comme je lui avais dit au cours du repas que je regrettais qu’on ne chante plus dans les églises comme le faisaient les paysans de mon enfance avec des dissonances, des rythmes presque syncopés, des voix de rocaille, il s’est mis à chanter comme le faisaient les chantres paroissiaux encore dans les années 50. Les jeunes prétentieux de la ville comme moi qui d’ailleurs étaient ignares en matière de musique, se moquaient d’eux . C’était excusable en raison de notre âge; le scandaleux c’était que les autorités musicales et culturelles religieuses d’alors n’aient pas saisi l’importance de ce patrimoine, privilégiant sans cesse les voix haut-perchées, déraillant dès que la partition devient un peu trop compliquée. Pourtant au pays basque, par exemple, la musique religieuse populaire a été conservée, elle participe au plaisir de se rendre aux offices. Tandis que le père chantait en reprenant les diverses intonations des anciens chantres, j’ai retrouvé avec émotion l’atmosphère vocale de nos églises de campagne et je crois même avoir versé une larme.

Être seuls, la nuit, dans cette église illuminée à écouter cette musique venue des temps anciens, chantée par un grand musicien fut pour Anne et moi un moment magique, inoubliable. Il atteignit son paroxysme quand en sortant on rencontra le resplendissant sourire de l’épouse de Michel Wolkowitsky, le directeur du festival, entourée de ces deux magnifiques garçons ; le couple habitait alors l’ancienne petite école située juste à côté de la porte de l’abbaye.

J’ai assisté à de nombreux concerts et offices à Sylvanès. Ce sont les voix qui m’ont laissé les souvenirs les plus inoubliables, particulièrement quand les chanteurs entrent en procession depuis le fond de la chapelle. Leur mouvement crée comme une vague de sononorités qui submerge les travées au fur et à mesure que les choristes avancent. Je me souviens avec une grande émotion de Montserrat Figueras; de sa magnifique voix prenante, chaleureuse, enracinée dans le terroir, elle avançait en majesté au milieu du public accompagnée d’un simple tambour aux sonorités étrangement douces, délicates, subtiles. C’était un rêve de concert mais hélas un des derniers qu’elle a donnés. Je me souviens d’offices magnifiques, des messes en occitan mais celle qui m’a laissé le souvenir personnel le plus précieux fut peut-être un jour où je ne sais ce qui lui a pris, le père Gouzes s’est mis à tancer ses paroissiens qui n’étaient pas assez assidus, pas suffisamment généreux, pas assez attentifs… Les pratiquants de passage étaient éberlués « Il est toujours ainsi, comment pouvez-vous supporter ? ». Je me suis retourné alors vers monsieur Castan, le maire, nous avons échangé un sourire heureux de connivence car on venait de revivre le temps où c’était ainsi comme un rituel tous les dimanches dans notre jeunesse. Je me souviens aussi du concert où avait été donnée la musique de la «  messe des jésuites à Pékin » associant orgues, gong, mélopée, récits épiques aux sonorités extravagantes pour nous. Cette tentative de fusion ou au moins de compréhension entre civilisation chinoise et européenne m’avait ému particulièrement car de mon côté je m’était efforcé de faire connaître l’art des jardins de la Chine en soutenant la publication du très beau livre sur le Yuan ming yuan, Les Editions de l’Imprimeur, 2000,  réalisé à partir des somptueuses peintures sur soie commandées par l’empereur Quianlong, conservées à notre Bibliothèque Nationale.

Je rencontre le père André Gouzes de loin depuis des années, je ne fais pas partie de son cercle intime mais on est toujours heureux de se revoir. La dernière fois que je l’ai rencontré c’était à la sortie d’une messe au cours de laquelle il venait, dans la gaité comme il sait si bien le faire, de célébrer un baptême. C’est lui qui est venu vers moi avec son sourire chaleureux pour me prendre le bras. Je lui ai rappelé qui j’étais.

– Mais je me souviens bien de vous même si j’ai oublié votre nom.

– Je viens à Sylvanès avec toujours autant de plaisir profiter de l’œuvre que vous avez accomplie ici.

– Je crois à présent qu’elle va durer.

Le nom de Jacques Godfrain est apparu au cours de cette narration. Il était député de l’Aveyron quand je l’ai rencontré à l’occasion d’une opération de mise en valeur des villages bordant une petite rivière « le Rance » en particulier Saint-Sernin-sur-Rance, Paisance et Belmont. Dès le début j’ai admiré l’énergie qu’il déployait pour développer son canton. En particulier il réussit d’y implanter une usine à la pointe de la technologie en matière de murs d’images : Synélec. Hélas elle a été rachetée après son départ par un groupe américain. Mais il était actif aussi sur tous les dossiers de développement du canton et perpétuellement présent sur le terrain. Il avait su tisser avec presque tous les habitants des liens d’amitié chaleureuse. Finalement il a des qualités humaines un peu semblables à son ami André Gouzes. Dès le début je me suis senti en phase avec sa manière de voir les choses, de se comporter, d’agir et j’ai toujours apprécié sa fidélité dans les relations que j’ai eues avec lui. Il est de bon ton de décrier les hommes politiques. Je ne suis pas d’accord du tout car j’en ai connu de tous bords qui se donnaient à leur mission avec passion, dévouement, intelligence au détriment parfois de leur vie personnelle, mais je n’en ai pas connus ayant la valeur humaine de Jacques Godfrain.

Après, il fut ministre, maire de Millau. Il prit dans cette fonction une part importante dans l’aventure du fameux pont, beau par tous les temps, de jour comme de nuit, admiré de tous. Il lui consacra un charmant roman, en fait une fable : Les ponts, le diable et le viaduc, Le Jardin des Livres, 2003. A présent il est président de l’Institut Charles de Gaulle. En allant le voir j’ai retrouvé les locaux que j’avais fréquentés quand j’étais étudiant gaulliste : rien n’avait changé. Jacques Godfrain occupe le bureau du général qui est resté en l’état où ce dernier l’avait laissé. Il est d’ailleurs classé. Au moment de nous quitter, il me fit remarquer avec un sourire espiègle que de la fenêtre il pouvait surveiller toutes les allées et venues des personnalités socialistes se rendant au siège de leur parti situé juste en face.