Georges Le Poitevin, Chef Louis, Marie-Joseph

 

 

Les paysages sont aussi ceux qui les racontent.

Il s’appelait Louis, c’était un de mes collègues ; il avait été adjudant méhariste. Là-bas au sud du Sahara, il était connu sous le nom de « chef Louis » ; il y était considéré par les Touaregs comme un des leurs. Il y avait laissé une femme et des filles et son campement. Il nous en parlait encore et encore. Il leur envoyait disait-il de quoi survivre mais il s’était remarié avec une vraie « gauloise » avec qui il avait eu un fils et une fille Colette. Il me faisait rêver en nous racontant sa vie dans le Tassili et le Hoggar en évoquant des personnages comme le capitaine Rossi qui avait été nommé sous-préfet de Tamanrasset et avait administré à ce titre un territoire grand comme plusieurs fois la France métropolitaine, comme Oswaldo garagiste à Djanet qui mettait en route le générateur électrique le soir et l’arrêtait quelques heures après, et comme Philippon un retraité de l’armée bien peinard entouré de ses femmes. Son seul boulot était de distribuer le courrier en général inexistant. Un champion de la félicité dans facilité ce Philippon ! Avec Louis j’ai rencontré l’Amenokal, le grand chef des Touarègues dans un hôtel d’Alger à l’occasion d’un de ses passages dans la capitale où il s’était rendu en tant que vice-président du Parlement. C’était extraordinaire de voir cet homme qui lors de notre visite avait conservé son voile qu’il soulevait pour boire le thé, assis en tailleur sur le lit, deviser avec son compagnon « ministre » et Louis sur l’orientation de la statue du roi Louis XIV  vue quand ils avaient visité ensemble Versailles à l’invitation du gouvernement français avant l’indépendance.

C’est Louis qui m’a fait connaître Georges Le Poitevin et Marie-Josèphe sa compagne. II était peintre et elle poète. C’était dans une belle maison moderne de Tipaza dominant la mer qui était réservée aux artistes ayant été comme lui pensionnaires de la villa Abd-el-Tif à Alger qui était pour le Maghreb, toutes proportions gardées, un peu l’équivalent de la villa Médicis à Rome. Il avait été membre de la mission Lhote au Tassili qui avait révélé les splendeurs des peintures rupestres de cette région du sud saharien. Auparavant il avait sillonné le désert en qualité de peintre quasi officiel de l’armée. Sur les plateaux, le paysage du Tassili est formé de concrétions rocheuses façonnées par les vents de sables et l’eau qui s’est retirée il y a plusieurs milliers d’années. Elles présentent des formes étranges dans un labyrinthe de grottes, de passages étroits. Le tout fait penser à des décors fous que l’on voit dans certains films expressionistes allemands des années 30. Le Poitevin y avait relevé à même les parois les magnifiques et imposantes peintures rupestres. C’était un homme grand, beau, aux manières élégants. Il nous recevait chaleureusement autour d’une bouteille de délicieux rosé algérien, c’est lui qui faisait la cuisine. On devisait tard le soir. Il avait une voix douce qui restait en suspens quand en parlant de ses voyages sa pensée se perdait dans les espaces qu’il décrivait. De même il avait des gestes amples et lents des chameliers pour raconter des histoires qui  semblaient évoquer un rêve. Ces phrases étaient parfois ponctuées de petits rires ironiques quand un épisode cruel exigeait une attitude de distancement. Au cours des conversations il faisait part d’un point de vue original sur les conflits militaires. Pour lui les horreurs des guerres modernes résultaient du fait que ce n’étaient plus les Suisses qui s’enrôlaient dans les armées des différents pays européens,  de ce fait les conflits d’après lui étaient moins sanglants car ils s’épargnaient entre eux ;.

Marie-Josephe avait eu son heure de gloire quand elle avait obtenu le prix de poésie Jean Cocteau avec Les yeux cernés, Debresse, 1954. Alors elle était «passée » aux actualités, elle avait été reçue dans les salons parisiens, elle avait rencontré Simone de Beauvoir. Puis elle a publié : La Dent du devant, Les Nouveaux cahiers de jeunesse, 1957, La chasse d’eau, Nouvelles Editions Debresse, 1983. Ce dernier livre qui m’avait ému aux larmes parlait de sa vie lugubre : la mort de sa mère quand elle était toute jeune, celle de sa sœur bien aimée, l’orphelinat religieux, la misère, son père, un incapable qui n’avait pas hésité à la voler. Elle revenait sans cesse sur ses malheurs mais elle parlait aussi de sa vie de bohème à Montparnasse. Ainsi à l’occasion d’un de ses passages à Paris, elle me fit visiter l’atelier d’artiste d’un de ses amis, mal chauffé comme il se devait.

Georges et Marie-Josèphe étaient toujours accueillants, ils étaient mon encrage. Le dimanche j’étais attiré, comme par un aimant vers leur nouvelle maison du Chenoua près de Tipaza. Ce site splendide marqué par l’occupation punique, où se côtoient des ruines de temples romains, de basiliques byzantines, les témoignages de la culture berbère, et l’immersion dans le monde artistique et poétique de mes amis s’accordaient à ma sensibilité. Cette attirance me faisait peut-être même abuser de leur hospitalité. Parfois au Chenoua se joignaient à nous chef Louis et Claude Aulard, un des découvreurs du pétrole d’ Hassi-Messaoud et alpiniste au Hoggard. Ce furent eux qui me firent vraiment découvrir le paysage du Tassili ; mon voyage sur place ne fit que confirmer et embellir les impressions  que j’avais eues à leur contact.

Quand j’ai quitté l’Algérie on se retrouvait dans l’appartement que Georges avait conservé à Paris rue du Bach. Il devait être très ancien car l’évier était encore en pierre. C’était celui que louait déjà son père qui avait été, m’avait-t-il raconté, un important décorateur de cinéma à son époque. Il avait fait Verdun et en avait ramené une série remarquable de pastels pris sur le vif que Georges me montrait avec fierté. Je l’ai revu une dernière fois arriver en tenue de baroudeur, exténué, à notre rendez-vous déclarer dans une attitude héroïque : « Je viens de traverser Paris ! ». Après il y eut les évènements provoqués par les islamistes. Je me suis abstenu alors de téléphoner en Algérie pour ne pas donner aux terroristes un prétexte d’exaction.

Georges est toujours très présent dans ma vie puisqu’une magnifique toile de relevé rupestre orne notre séjour ; elle est reproduite sur mon recueil de nouvelles Doudja, Edilivre, 2014. Et j’ai fait relier son petit livre 50 à l’ombre, nouvelles éditions Debresse, 1955, qu’il m’avait offert. Je garde aussi précieusement un timbre édité par la Poste algérienne à partir d’un de ses relevés rupestre.