Visites

Dans cette rubrique seront librement relatées des visites de jardins, de paysages, d’architectures, d’espaces urbains au regard des impressions, des sentiments, des sensations qu’elles suscitent. Il ne sera pas question de tout raconter, d’étaler son érudition mais essentiellement de faire ressentir l’impact sensible des concepts des créateurs, la qualité des volumes, des pleins et des vides, éventuellement de relever le manque de pertinence de tel ou tel agencement. Promenons nous !

Jean Cabanel

 

 

RETOUR après 50 ans à SAINT-CYPRIEN et ARGELES -sur-MER. LE BOULOU

Dans les années 65 j’étais fasciné par la politique puissante d’aménagement menée sur l’ensemble du territoire sous la présidence du général de Gaulle ; elle était comparable en ampleur à celle du Second Empire. Je m’intéressais en particulier à la création des stations touristiques dans le Languedoc-Roussillon menée sous la houlette de Pierre Racine (1909-2011), le haut fonctionnaire qui présida la mission portant son nom ; elle a disposé de moyens, de pouvoirs considérables, et de la durée, 20 ans. Mais en fait c’était la Caisse des Dépôts et Consignations et ses sociétés d’équipement locales qui assuraient concrètement la conception, la mise en œuvre et le financement des opérations. Ce sont elles les vraies responsables des aménagements comme souvent ailleurs ! Au sein de la Société centrale pour l’équipement du territoire SCET qui assurait la direction de l’ensemble, j’ai fait partie quelques mois du service des opérations d’urbanisme et touristiques. En fait dans ce service il n’était pas question de parler d’urbanisme, il ne faisait que superviser le montage financier des opérations, c’était à n’y rien comprendre et j’étais inquiet car les grands responsables que je côtoyais n’avaient aucune culture en matière d’art urbain dont étaient porteurs en particulier Pierre Lavedan (1885-1982) et Gaston Bardet (1907-1989). Les ingénieurs des ponts et chaussées qui dirigeaient les diverses sociétés d’équipement pensaient qu’il fallait se débarrasser des idées de ces vieux croutons pour faire du neuf, du fonctionnel, aller vite, ne pas se préoccuper des objections des associations de défense du patrimoine, le terme de beauté était proscrit. Leur caution esthétique était Le Corbusier (1887-1967), à l’époque vous deviez aimer le béton, les immeubles en hauteur sinon vous étiez considéré comme un retardé mental et si vous disiez qu’il était préférable de restaurer tel beau bâtiment plutôt de construire une mocheté à sa place vous étiez accusé d’être un dangereux gauchiste. J’avoue que j’avais du mal à me forger une opinion à partir des discours flamboyants des architectes qui jouaient les démiurges et ceux, brillants, des hauts fonctionnaires.

J’étais parfois séduit par les dires des uns et des autres mais aussi méfiant. Curieux de savoir comment les dossiers qui me passaient par les mains se concrétisaient sur le terrain, je visitais dès que j’en avais l’occasion les chantiers pour me rendre compte ce que cela allait donner quand ils seraient achevés. Il se trouve que plus de cinquante ans après, à la faveur d’une cure à Le Boulou, je suis revenu dans les stations d’Argelès-sur-Mer et de Saint-Cyprien.

Saint-Cyprien

 Le problème quand on se rend à Saint-Cyprien est de savoir où on est car il n’y a pas de ville.

Il n’y a pas de rues, mais une pléthore de routes qui desservent des résidences genre HLM, des lotissements, des terrains de camping. Le réseau est ponctué par une ribambelle de ronds-points qui donnent de jour comme de nuit le tournis et qui finissent par égarer l’automobiliste de passage.

Il n’y a pas de centre urbain constitué autour d’un édifice emblématique et d’un parc comme dans les stations de villégiature ou thermales datant en général du XIX éme siècle qui continuent d’être des modèles en matière d’urbanisme touristique. Le casino majestueux y est la signature de chaque station et concrétise les aspirations aux loisirs, aux fastes, parfois même à la culture des touristes. Ici le casino ressemble vaguement à un centre commercial, et se perd dans l’anonymat d’immeubles sans intérêt.

C’est autour de l’immense port de plaisance que finalement s’est quelque peu organisée la vie urbaine. Mais quand on s’y promène on s’aperçoit que les revêtements du sol de bas de gamme se sont fortement dégradés au fil du temps et que les immeubles ne forment pas un ensemble où on se sent bien du fait de la médiocrité des matériaux utilisés pour leur construction. A force de vouloir réduire les coûts à tout prix les comptables de la SCET ont fait perdre de la valeur économique à la station.

Soyons juste, soulignons la très qualité de la végétation de cette station ; comme dans toutes celles de la côte les paysagistes ont réussi à faire pousser des arbres dans un milieu particulièrement hostile. Quand je l’ai visité il y a plus de 50 ans le site était désolé ; ce fut un réel tour de force de créer des espaces de verdure propices au développement des activités de plein air avec en particulier la création d’un terrain de golf réputé. Mais les plantations n’ont pas contribué à la création d’espaces qui structurent une ville comme des avenues, des mails, des parcs, des places. Elles servent seulement à camoufler la médiocrité d’ensemble de la station !

 Argelès-sur-Mer 

Les critiques faites précédemment à l’aménagement de Saint-Cyprien s’appliquent aussi à l’agglomération nouvelle d’Argelès-sur-Mer constituée elle aussi d’un réseau de voies routières qui desservent une quantité de lotissements et d’innombrables terrains de camping qui sont en fait eux aussi des lotissements car à présent ils sont occupés essentiellement par des mobil home. La mission Racine a ignoré le charmant village catalan ancien construit autour de sa belle église romane, elle s’est cantonnée au périmètre de l’opération où fallait faire du nouveau, du fonctionnel, inventer un monde bien plus intelligent que tout ce qui avait existé avant ! A l’époque les architectes, les fonctionnaires, les hommes politiques, les promoteurs se devaient d’ignorer le patrimoine.

Ceci dit, soyons positifs : deux succès doivent être signalés dans l’aménagement de cette station :

– La longue promenade le long de la mer. Elle est agréable car les arbres qui y ont été plantés il y a un demi siècle offrent à présent un ombrage bien venu alors que le milieu était défavorable. Elle est bien dimensionnée car pour une fois des constructions anciennes qui la bordent ont été conservées et le gabarit des bâtiments nouveaux est à l’échelle de ce qui existait précédemment. Les pavés autobloquants bien que de médiocre qualité ont relativement bien résisté. On peut regretter toutefois l’établissement à proximité d’une place spacieuse aménagée en son centre d’un assemblage de boutiques minables qui dévalorise la station toute entière.

– Dans le prolongement de cette promenade le port et les immeubles qui le bordent forment un ensemble relativement bien proportionné qui attire les commerces de qualité et les flâneurs qui les font vivre même en dehors des mois d’été. ça et là des efforts de coloration a été effectués mais ils n’ont rien de comparables à ceux de Port-Vendres dont les immeubles ont été ravalés selon d’une palette de couleurs qui donne à l’ensemble du port un caractère à la fois pimpant, harmonieux et varié.

Port-Vendres

 Le Boulou

Les stations créées dans le cadre de la mission Racine ont été absurdement déconnectées de celles de l’arrière pays. Ainsi Le Boulou qui était une station ancienne réputée n’a pas bénéficié de la moindre considération de la part des équipes de cette mission, ni profité des moyens financiers considérables qui allaient avec.

L’établissement thermal de Le Boulou est idéalement situé à l’orée d’un grand parc paysager où se blottit, perdue dans un bois, une charmante chapelle. L’architecture des thermes est simple, bien proportionnée. Le bâtiment de dimensions modestes est propice à rendre le séjour des curistes agréable d’autant que le management comme le personnel de soins font tout pour y faire régner une ambiance conviviale. Cet établissement a de grands atouts pour l’animation de la vie locale mais il est isolé, éloigné du centre-ville qui se trouve de l’autre côté de la rivière, le Têt. Ils ne sont pas reliés entre eux par une promenade piétonne avenante ni même par des transports en commun pratiques. Bref ils semblent s’ignorer. Les thermes n’ont aucun lien non plus avec le casino pourtant tout proche à l’architecture sans charme, peu accueillante ; il donne l’impression de se replier sur lui-même.

Le cœur du village possède de nombreux équipements sportifs (stade, gymnase…) et culturels (musée, galerie d’art, maison des associations) en plus d’une superbe église romane, mais la culture n’est rien sans civilisation c’est-à-dire sans cité. A quoi sert tout cela si les commerçants désertent le cœur de ville à part comme ailleurs les banques qui abondent et les fleuristes et coiffeurs qui résistent. C’est le sort de tous les centres des villes moyennes et des villages de notre pays. Il faudrait que les économistes, les innombrables diplômés des écoles de commerce inventent un modèle économique et urbanistique concret pour permettre de reconstituer des centres de petites villes et surtout de villages vivants avec des commerçants et des artisans au lieu de se gargariser de chiffres, d’indices, de courbes et de nous affliger avec leurs sombres pronostics. C’est un défi qui leur est lancé!

C’est un défi car comme presque partout à la périphérie de Le Boulou s’est créée une zone de commerces au détriment de la campagne. Elle est faite d’une juxtaposition d’installations isolées les unes, de « grandes surfaces » ayant chacune d’elles son propre parking. Cette forme calamiteuse d’occupation des sols qui gaspille outrageusement les terres agricoles ressemble à un camp d’assiégeants déterminés à tuer tout commerce en centre ville. Cette situation est permise par les dispositions législatives et règlementaires de l’urbanisme commercial ; elles devraient être supprimées car une ville constitue un tout avec ses commerces, ses monuments publics et religieux, ses places où il fait bon vivre, et sa périphérie rurale qui doit être précieusement respectée.

Finalement Le Boulou est bien représentatif de l’état de l’urbanisme en France.

Enseignements à tirer

 On ne va pas se morfondre sur les chances gâchées dans le passé. Voyons plutôt les enseignements que l’on peut tirer de ces visites qui correspondent en quelque sorte à un retour sur expérience.

Le travers français de s’enfermer dans son territoire, dans sa zone, dans sa commune, dans sa discipline finit par se constater avec évidence sur le terrain. Il est consolidé par le système d’urbanisme français fondé sur le zonage qui organise la ségrégation en matière d’activités et d’habitat, il crée des désordres en matière de qualité de vie. Cela a aboutit à des échecs majeurs: dilapidation des terres agricoles, entrées de villes calamiteuses, quartiers en difficulté, dépérissements des centres des villes moyennes et des villages, absence de repaires. Il faut en venir à des projets globaux sur le territoire sur lesquels s’entendent et s’engagent les divers partenaires, formalisés dans des contrats, des directives paysagères, des chartes…

Il ne faudrait confier les responsabilités en matière d’aménagement qu’à des personnalités ayant une formation, une culture en matière d’art urbain et d’aménagement des campagnes en n’oubliant pas de prendre en compte la dimension plastique. L’absence d’une telle culture chez les brillants acteurs qui ont mis en œuvre l’aménagement des stations du Languedoc-Roussillon apparaît et se ressent clairement quand on visite avec un peu d’attention comme je l’ai fait Saint-Cyprien et Argelès-sur-Mer. Il ne suffit pas de réussir un concours difficile dans sa jeunesse pour être intelligent en tout et tout au long de sa vie.

Ce site grandpaysage gaullisme, en particulier sa rubrique méthodes, a été créé à la suite de l’ouvrage Aménagement des grands paysages en France (ICI Interface) pour combler les lacunes qui ont fait échouer sur le plan qualitatif la puissante politique d’aménagement de l’époque gaullienne.

JC 22/11/2017

 

PUECH HAUT et autres visites hospitalières

Vous aurez le plus grand mal à repérer le Puech Haut sur une carte. C’est un lieu-dit perdu en Aveyron situé entre Saint-Sernin-sur-Rance et Saint-Affrique. Il correspond à un mont qui domine plusieurs vallées où se blottissent les clochers de paroisses à présent dépourvues de curés mais qui étaient très actives encore dans les années 1950. Ce mont (puech) couvert de prés et de champs ne comporte aucune construction, mais son sommet est couronné par une très modeste croix. Cet endroit n’a rien d’extraordinaire pourtant chaque année depuis des lustres une messe dite intégralement en occitan y est célébrée ; le jour où j’étais présent c’est un prêtre nonagénaire dont la langue maternelle était le patois qui officiait. Protégés des ardeurs du soleil par quelques arbes, il y avait des centaines de fidèles qui participèrent activement à l’office en reprenant en choeur des cantiques ancestraux dans la langue d’oc aux tonalités chantantes et aux accents expressifs. Il y avait de la ferveur, de la joie. mais surtout peut-être la volonté farouche de conserver un patrimoine culturel majeur pour l’avenir. La cérémonie s’est terminée par la chanson emblématique de notre province :

AL FOUN DE LA PROUD

Au fond de la prairie

Y A UN OUASELLOU

Il y a un oisillon

QUE TOT LA NUY CANTO,

Qui toute la nuit chante,

CANTO SA CANSON.

Chante sa chanson.

SE CANTO, QUE RECANTO?

Il chante, que rechante-t-il?

CANTO PAS PER YEOU,

Il ne chante pas pour moi,

CANTO PER MA MOI

Il chante pour ma mie

QU’ES ASPER DE YEOU.

Qui est auprès de moi.

Elle fut reprise par l’assemblée toute entière, jeunes comme vieux. Fièrement ! car voyez-vous dans notre pays on a choisi comme hymne un chant d’amour et non guerrier ou de révolte comme c’est la règle ailleurs. Après on a partagé la foisse, le gâteau traditionnel local, et on a bu un verre de vin doux de Gaillac.

De tels sites qui appellent à la méditation, à la prière, à la célébration des cultes sont des éléments constitutifs des grands paysages car s’y ancrent les valeurs constitutives d’une société.

Cette journée s’est poursuivie pour l’auteur de ces lignes par une visite inopinée des hôpitaux de Saint-Affrique et d’Albi car il s’est cassé une jambe et un bras quelque temps après la fin de l’office. J’ai été merveilleusement accueilli et soigné dans ces établissements qui savent travailler en réseau entre eux mais aussi avec les pompiers, le SAMU, les ambulanciers, les services préfectoraux.

Je voudrais particulièrement souligner le travail remarquable des aides soignantes qui au quotidien s’occupent des patients de manière efficace, chaleureuse, intelligente et gaie – j’en ai entendu une chantonner un air de La Belle Hélène tout en changeant la protection d’un papy et son drap plein de pipi. Elles respectent les malades en particulier leur pudeur et elles sont à leur égard en permanence d’une parfaite politesse, le tout pour un salaire modique et un manque de considération regrettable. Elles assurent un service public majeur, pourtant on ne parle guère d’elles dans les médias alors que beaucoup d’entre elles sont plus belles que bien des femmes dont les photos encombrent les magazines. Et contrairement aux jeunes de notre milieu plus ou moins « bobo » qui partent aux quatre coins du monde, elles font tout pour rester au pays.

Au lieu de se focaliser sur les écoles de pouvoir comme l’ENA ou l’X, les politiques, les sportifs, les vedettes, les journalistes feraient bien de mettre en avant les aides soignantes qui s’occupent de nous quand on est dans la souffrance. Merci à Mathilde, Marie, Amandine, Anaïs, Anne… !

 J.C. août 2017      

SYLVANES

C’est toujours avec grand plaisir que je me rends à Sylvanès car j’ai vu revivre ce lieu qui est devenu un pôle culturel majeur de l’Aveyron. J’aime cette abbaye cistercienne construite avec discrétion en travers de la vallée. Quand je l’ai vue pour la première fois ses bâtiments conventuels avaient été transformés en ferme et l’abbatiale était devenue l’église paroissiale, ses murs suintaient l’humidité, ils étaient recouverts de mousse. A présent le tout a été restauré, il est bien entretenu car de nombreuses activités profanes et religieuses s’y déroulent, en particulier l’été un festival de musiques sacrées. Je regrette toutefois que le paysage cistercien avec son système hydraulique, ses viviers, ses moulins, voire ses granges n’ait pas été rendu lisible à défaut d’être remis en état.

Malgré son austérité l’abbatiale est chaleureuse, à la fois spacieuse et intime. Ses proportions harmonieuses, équilibrées créent une atmosphère propice à la prière ou à la méditation. Elle est merveilleusement adaptée aux petites formations instrumentales et surtout au chant ce qui correspond à sa vocation. Ainsi cet après-midi là, un concert était donné par un chœur de chants sacrés de l’Adriatique, les choristes se déplaçaient et chantaient dans divers lieu de l’abbatiale : quel que soit l’endroit où ils se trouvaient l’audition était parfaite.

La grande affaire du moment à Sylvanès est la pose des premiers nouveaux vitraux. Ils sont lumineux, ils respectent l’architecture, ils l’exaltent même, ils s’irisent de nuances colorées plus ou moins intenses selon l’exposition et le moment du jour. Ces reflets sont bien perceptibles contrairement à ceux perdus dans la grisaille de Conques malgré ce qu’en dit leur concepteur qui par ailleurs a opté pour un graphisme horizontal contestable car il est en contradiction avec l’architecture de Sainte Foy.

Malgré leurs qualités ces nouveaux vitraux me mettent mal à l’aise. Pourquoi ? A mon sens parce qu’ils n’ont que des qualités plastiques ; ils ne constituent pas un acte de foi. Je reste fidèle au point de vue d’André Malraux selon lequel l’art se définit comme l’expression d’une quête de sens de la destinée des hommes. On assiste à une nouvelle forme d’académisme ou plutôt de conformisme : retour maniaque à l’original, mise en valeur de l’architecture en la mettant à nue, en la dépouillant des objets qui faisaient leur charme. On n’en est plus à l’époque où on demanda à Chagall de refaire le plafond de l’opéra de Paris ! A Sylvanès, il était prévu au départ de confier le projet des vitraux au grand artiste coréen Kim En Joong, par ailleurs moine dominicain, qui a réalisé les vitraux unanimement admirés de l’église de Brioude. Une souscription avait été organisée pour réaliser ce projet ; j’avais alors versé une participation à la Fondation du Patrimoine à cette fin. J’avoue que je me sens trahi.

On me dit que ces nouveaux vitraux correspondent à l’esprit initial de l’art cistercien. Il m’est arrivé de voir dans des édifices romans, en particulier à Sant Joan de les Abadesses en Espagne, des fenêtres closes par des plaques d’albâtre qui laissent filtrer une faible lumière ayant des tons qui s’accordent aux coloris des murs contigus. Certains experts affirment que c’était la façon authentique de laisser pénétrer la lumière dans ces édifices. Mais à l’époque l’art du vitrail n’était pas développé et on ne peut pas savoir ce qu’auraient fait les moines s’ils en avaient maîtrisé la technique. De toutes les manières les œuvres d’art subissent des métamorphoses qui finissent par en faire intégralement partie intégrale.

L’art dans un lieu de foi doit être un acte de foi, pas seulement une simple œuvre plastique!

J’ajouterai qu’en vidant les églises de nos village de leur décor qui correspondait à une manière de vivre la religion dans un cadre où les paroissiens se sentaient bien, on donne un coup fatal à l’art de vivre, de prier, de chanter des petits paysans qui ont façonné notre culture, en particulier nos paysages.

« La vraie culture ne se trouve pas dans les livres,

Ni dans les musées, ni les galeries

Qui ne présentent que l’écume de ce que pensent  les hommes

Et de leurs sentiments.

C’est dans les paysages que sont ancrés leurs  savoirs

Et leur foi. »

La maison de Félix et autres nouvelles, Edilivre, 2016.

Jean Cabanel 16 juillet 2017

PS : Le lecteur de cette chronique peut se reporter dans la partie « rencontres » de ce site au texte consacré au père André Gouze.

 

CHAUMONT sur LOIRE

 

C’est toujours avec un grand plaisir que je me rends à Chaumont-sur-Loire.

D’abord pour la vue que l’on a sur le château et sur le village avec lequel il fait corps quand on les découvre depuis l’autre rive de la Loire car ici le paysage a bien été respecté : pas de panneaux agressifs, pas de constructions indignes.

Surtout pour visiter à nouveau le Festival International des Jardins. J’ai été mêlé à sa création. A l’origine l’idée était de proposer de nouveaux modèles pour la création des jardins dans les lotissements afin d’en améliorer la qualité et par contre coup celle de l’espace public qu’ils créent. C’est une des raisons pour laquelle les parcelles sur lesquelles sont réalisés les projets sont d’environ 200 m2. Evidemment le concours a fait émerger des propositions plus extraordinaires les unes que les autres. Cette richesse a radicalement modifié l’idée de départ qui avait d’une ambition relativement modeste. L’événement largement médiatisé a pris une dimension nationale puis internationale. Chaque année des amateurs et des professionnels du monde entier viennent au festival pour y trouver de nouvelles idées. Je vous interdis de me demander la date de l’inauguration, disons qu’alors j’étais moins vieux qu’à présent. Dès la première année Patrick Blanc a réalisé le mur végétal qui a connu un succès planétaire. Je me rends chaque fois comme en pèlerinage devant ce prototype pour voir ce qu’il est devenu : des décennies après il est toujours là, recouvert d’une végétation vigoureuse, luxuriante.

Puis je vais me promener à travers les nouvelles créations. Ce qui me frappe c’est que l’aménagement tel que l’avait conçu Jean-Paul Pigeat le créateur du festival – à qui est dédié le centre de conférence – est toujours en place et n’a pas pris une ride. Peut être est-ce dû à la pertinence du schéma initial de distribution des parcelles et du tracé des chemins de visite. Peut-être est-ce dû à solidité et au charme des aménagement datant de l’origine : ainsi les restaurants, les commodités, malgré leur apparente légèreté sont dans un état impeccable, de même le sol des chemins est toujours très agréable à fouler.

Dans cette chronique qui a pour vocation d’exprimer librement des points de vue comme on le fait au cours d’une conversation amicale, il n’est pas possible de parler de tous les projets. Disons simplement que cette année j’ai été fasciné par celui intitulé « De l’autre côté du miroir ». Par un jeu de miroirs il vous plonge dans un univers infini de fleurs. Je n’ai pas manqué par ailleurs d’admirer une œuvre végétalisée de Patrick Blanc dans la cour des écuries du château.

Même si le thème de cette année est « Le pouvoir des fleurs » on pourrait reprocher un fleurissement un peu trop intempestif des parties communes, il ne permet pas de mettre en valeur comme il faudrait les créations. Par ailleurs les haies qui délimitent les parcelles sont restées mono-spécifiques comme c’était la règle dans les lotissements lors de la création du festival ; elles auraient dû évoluer pour devenir des haies composites afin d’être au diapason des aspirations actuelles en matière de diversité végétale.

Une extension dédiée à des œuvres pérennes a été aménagée. J’avais hâte de voir ce qu’elle était devenue quelques années après son inauguration car au départ il n’est guère possible d’apprécier la qualité d’un projet. Je dirais franchement que l’aménagement de cette partie ne m’a pas convaincu. Le malaise provient peut-être de ce que le projet ne s’est pas dégagé à certains endroits des cloisonnements parfaitement justifiés pour le concours de jardins. Surtout il n’a pas su apprivoiser la platitude dépenaillée du plateau où il est réalisé. Les parcs du Second Empire nous apprennent notamment que des modelés de terrain même infimes sont indispensables pour rendre les terrains plats aimables. Ils montrent aussi que la structuration des troncs et des branches des arbres est essentielle pour assurer la beauté d’une création. Les arbres doivent être mis en valeur par leur implantation et par une taille qui magnifie leur port naturel et qui assure les transparences entre divers espaces. Un projet paysager arboré établi dans cet esprit serait d’autant plus nécessaire ici que l’espace est destiné à accueillir des œuvres d’inspiration chinoise, comme celle de Che Bing Chiu, japonaise, coréenne…qui ont chacune une spécificité bien marquée mais qui s’inscrivent dans des cultures où les arbres tiennent une grande place. Il faudrait créer un lien harmonique pour relier leurs différences en particulier à partir des arbres et en animant la platitude du site par des modelés de terrain.

Une partie du site semble destinée à rester en prairie naturelle qui s’étend sur une vaste surface horizontale, distendue, mal délimitée ce qui, finalement, ne permet pas au visiteur de ressentir son ampleur. Par ailleurs la diversité de sa flore, spontanée semble-t-il, n’est pas mise en évidence. On est dans un jardin. Dans un jardin ou un parc tout doit être mise en scène.

Jean Cabanel 01/07/2017

 

JARDIN du LUXEMBOURG (Paris)

En venant du boulevard Saint Michel je traverse le jardin du Luxembourg pour me rendre au pavillon Davioud situé sur l’autre bord pour assister à une réunion de la Société Scientifique des Paysagistes du Secteur Public et Parapublic ou une conférence de la Société Centrale d’Apiculture avec à chaque fois un grand plaisir quelle que soit la saison, sauf par temps de pluie je l’avoue. Je m’arrête longuement pour admirer la statue d’un jeune garçon à la beauté insolente vendeur des masques des célébrités de l’époque : Corot, Dumas, Berlioz… Je confesse que cette œuvre de Zacharie Astruc ( 1833-1907) me trouble à chaque fois m’amenant à m’interroger sur mon être le plus profond. Bon, passons. Ensuite je coupe en travers le jardin régulier de Marie de Médicis pour pénétrer insensiblement dans la partie « anglaise » datant de Napoléon III.

J’admire à chaque fois le talent de l’équipe des concepteurs de l’époque qui ont raccordé avec art deux parties de styles radicalement différents, opposés même. En suivant l’allée sinueuse aménagée à travers des arbres splendides admirablement plantés et disposés, on arrive à une clairière habitée par un majestueux cerf en bronze qui surprend et en même temps s’accorde aux arbres qui l’entourent. Cette scène est rendue admirable par la présence de l’œuvre de Arthur Jacques Le Duc (1848-1916). Tout est fluide dans cette partie du jardin : cette impression résulte des savants bien que modestes modelés de terrain ménagés par les architecte-paysagistes et qui ont sans cesse renouvelé les perspectives. Tout cela fait que rien n’est vraiment plat ni ennuyeux.

Poursuivant la marche je tombe sur l’illustre rucher qui depuis 1856 prodigue dans une atmosphère à la fois studieuse et conviviale des formations de haut niveau à des générations d’apiculteurs. Je rêve de posséder des ruches aussi belles que celles de ce rucher ; elles sont couvertes d’un toit de cuivre aux lignes à la fois gracieuses et épurées. Puis bifurquant légèrement je me trouve au milieu d’un verger créé au XVII ème siècle qui faisait partie à l’origine d’un couvent de Chartreux. Ses arbres savamment et artistiquement taillés portent des fruits aux noms enchanteurs que je n’ai pas pu m’empêcher de noter un jour comme : Louise Bonne d’Avranches, Transparente blanche, Rambour d’hiver du Rhin, Beurré de Mérode, Fondant de Charneux.

En retournant vers le boulevard Saint Michel. Je vais faire un tour vers l’orangerie qui compte des bigaradiers datant de plus de 250 à 300 ans. Puis me dirigeant vers la sortie je jette un regard sur une des serres qui renferme une collection d’orchidées d’une exceptionnelle richesse, veillée par des jardiniers hors pair.

Mais je ne peux pas m’empêcher de retarder mon retour pour baguenauder à travers les aires de jeux, les terrains de boules où se disputent d’âpres parties de pétanque, des courts où se défoulent des jeunes cadres, des tables pour les joueurs d’échecs. Surtout pour me retrouver au milieu d’étudiants et d’étudiantes qui cherchent à se séduire mutuellement. (JC)